L’autonomie requiert la liberté intérieure


La liberté intérieure, à son plus haut niveau, est la réalisation du soi, l’état de fusion avec l’unique soi. L’absence de liberté intérieure, en revanche, à son plus haut degré, est la soumission inconditionnelle à un système politique ou spirituel qui s’arroge le droit de contrôle absolu des individus qu’il domine. Un tel système peut apparaitre dans la forme d’une religion d’état, secte, système politique fasciste ou encore dans la personne d’un gourou fanatique. Il peut aussi venir de notre propre subconscient, en forme d’un archétype dominateur qui se superpose au psychisme.

En tout cas il est vrai que rien dans la vie ne nous tombe dessus. Cela veut dire que la liberté extérieure ne peut s’acquérir sans la liberté intérieure. La liberté intérieure prend son début dans la découverte de notre désir profond, de ce que nous désirons véritablement faire de notre vie, de ce que, au fond de notre cœur, nous considérons comme notre vocation.

Cette prise de conscience est à son tour le début de la vraie connaissance de soi; elle est la première porte qui s’ouvre sur un vaste terrain à découvrir, et c’est en même temps la porte principale qui nous fait sortir du labyrinthe éternel de l’ignorance humaine et de l’aliénation de soi. Tant que nous ne savons pas qui nous sommes, nous nous laissons imprégner par l’êtreté des autres. Une telle aliénation mène, surtout au niveau spirituel, à la dépossession plus ou moins totale de notre propre potentiel de lumière, de richesse intérieure et d’abondance.

La connaissance de soi nous ouvre notre propre trésor de vérité et de lumière. Mais ce trésor, dans notre cœur, est chez la plupart d’entre nous bien caché et bien protégé, entassé, voire enterré.

La connaissance de soi est un processus de découverte de soi, une vraie quête du Graal; c’est un voyage dans les tréfonds de notre cœur, dans les secrets de notre âme individualisée et dans notre karma—ceci indépendamment de religions ou philosophies. Notre êtreté se situe au-delà du temps et de l’espace. C’est par ce chemin que nous trouvons notredharma, notre mission de vie.

Dharma et karma sont les deux faces d’une même médaille; ils ne peuvent être séparées, la première représentant la vérité essentielle d’être (le dharma du feu, c’est de bruler), et la seconde les effets, dans la vie d’un individu ou d’une collectivité, de causes qui peuvent être de l’ordre d’un passé soit collectif, soit individuel ou de vies antérieures. En d’autres termes, dharma peut grosso modo être traduit par ‘mission’ et karma par ‘loi de cause et effets’.

Dans le processus de l’individuation, on est bien guidé si l’on met son regard sur la quête de trouver son dharma et son karma, et donc de véritablement s’occuper de soi-même au lieu de trouver son chemin par des vérités ‘standard’ qui sont régulièrement propagées par des institutions, et donc, au niveau collectif. Il y a là, notamment, un certain danger de méconnaitre sa différence et de se soumettre à des règlementations aliénantes.

La vérité qui se veut absolue dans des systèmes collectifs, est toujours une vérité individuelle collectivisée, une vérité qui n’est en réalité valable que pour une personne. La connaissance de soi a pour fruit l’éveil à la relativité de la vérité et à l’incapacité humaine de connaitre une vérité absolue. Cette limitation de tout savoir humain est inhérente à la condition humaine et rend tout savoir que l’homme croît objectif et abstrait, subjectif et concret.

La paix intérieure est le fruit non seulement de la perception et de la redécouverte de notre vérité individuelle, mais elle demande aussi confiance en soi et action juste pour défendre et protéger notre vérité dans les rapports avec le monde. Or, jusqu’où peut-on aller dans cette défense?

Un réalisé, c’est-à-dire un individu qui a trouvé sa vérité intérieure, ne greffera pas sa vérité sur les autres ou sur un collectif. Toute sorte de prosélytisme est en réalité le résultat d’une fausse religiosité et l’expression d’une profonde insécurité personnelle et spirituelle. Le besoin de faire du prosélytisme est plutôt le signe d’une projection de doutes, d’insécurité et d’impuissance sur les autres. Il est la proverbiale poutre dans nos yeux.

Un réalisé préfèrera ne jamais parler de sa vérité que d’essayer d’y convertir d’autres. Celui qui a parcouru le chemin difficile de sa propre quête de soi sait qu’il est impossible de se faire partisan d’une spiritualité autre que celle qui découle du propre soi. Il vivra donc sa vérité de façon simple et naturelle.

Il semble évident que beaucoup de cultures ou sociétés ont toujours eu une plus ou moins grande méfiance vis-à-vis de la réalisation personnelle par la connaissance et la réalisation de soi. La conséquence est triste: presque partout dans le monde on trouve l’endoctrinement des masses avec des idéaux sectaires ou des idéologies politiques ou religieux, l’éducation de masse, la religion de masse, la manipulation des masses, la folie des masses—avec toutes les conséquences néfastes que cela entraine pour la liberté de l’individu, liberté qui lui est due de par son droit naturel.

La paix intérieure ne peut se réaliser que si, pour ainsi dire, la fusion extérieure a été remplacée par la fusion intérieure, si la fusion avec d’autres a pris fin et a été remplacée par la fusion avec l’unique soi, notre guide intérieur. C’est dans ce cas que nous sommes devenus de vrais individus, des êtres entiers, indivisibles et sain(t)s. Dans ce sens, le problème de la fusion revête une importance immédiate pour la question du comment atteindre la paix intérieure.

Chaque religion promet la paix intérieure à ses croyants. L’idée fondamentale est partout la même. Dans le Bouddhisme, la paix intérieure est censée de s’installer après la méditation quotidienne, dans le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme après la prière, étant considérée conséquence miraculeuse de la foi. En réalité, seul le langage est différent.

Notre langage moderne est psychologique, tandis que les textes religieux des différentes religions datent d’une époque si lointaine que leur langage est soit dur et moralisateur, soit très vague, poétique et mythologique, soit encore extrêmement simple et imagé, mais dans tous les cas difficile à intégrer dans la pensée de l’homme moderne. Dans ce contexte, il serait certes erroné de penser que les religions n’ont pas tenu compte de la psychologie de l’homme. En fait, la psychologie des dogmes religieux s’inspire fortement d’un idéal humain, d’une image concrètement élaborée qui est celle de l’homme ‘paisible’.

Ainsi, l’homme idéal, avec son comportement idéal devient dogme, image du héros, image figée, posée en opposition à l’homme réel, impur et bas. C’est pourquoi, l’image, l’idéal, le dogme se distinguent du réel, de la vie, et deviennent images mortes. C’est ainsi que l’image idéale, le dogme, entre en conflit avec Adam, l’homme charnel, non-idéal et terrestre. Où est l’issue de ce conflit, où mène-t-il?

Dans tous les textes sacrés des différentes religions l’amour spirituel est décrit comme étant libérateur et fortement antifusionnel sur le plan humain et charnel, mais au contraire favorable à la fusion avec l’ordre divin, sublime, et invisible. L’Islam, par exemple, demande du croyant de valoriser Dieu toujours en premier lieu, et de faire régner dans sa vie l’amour de Dieu avant de valoriser toute autre forme d’amour tel que l’amour pour l’époux ou l’épouse, l’amour pour les parents, l’amour pour les enfants, l’amour amical. Cela veut dire que pour le musulman qui est sérieux dans sa foi, l’autonomie dans cette foi prend une place supérieure à toutes les obligations qui découlent des relations familiales ou sociales, ou autrement humaines.

Dans le Christianisme, le message est exactement le même et peut-être encore plus clair, car les allusions du Christ à ce sujet sont sans ambigüité et semblent être encore aujourd’hui révolutionnaires. Et le Bouddha, lui aussi, quitta sa famille, sa femme et son enfant, pour poursuivre sa quête spirituelle qui aboutit à son illumination et au sentier octuple.

Ces réflexions nous ramènent à la signification de l’autonomie. Si vous êtes familier avec les principes de la numérologie vous savez qu’il est vrai ce que les anciens dirent, à savoir que nomen est omen, dans le sens que dans notre nom est inscrit notre destin. Et tout initié confirmera en outre que nous apportons nos noms de l’au-delà, pour l’incarnation à venir. Françoise Dolto l’a maintes fois répété dans ses livres.

Si nous appliquons cette vérité à notre recherche du sens de ce que nous entendons par autonomie, nous devons constater qu’est autonome celui qui a un destin à lui. Qu’est-ce que cela veut dire? Eh bien, celui qui a un destin à lui l’a pour lui-même, pour lui tout seul. Il ne le partage pas avec un autre: il est rendu unique par le fait qu’il a son destin à lui.

Avec l’autonomie nous associons la liberté de décision, la liberté de la volonté, la liberté de la parole et de l’expression artistique, la liberté de choisir son partenaire, la liberté d’avoir sa propre façon de vivre, le droit à l’autodétermination, la liberté de choisir sa profession et sa religion, et donc grosso modo tout le trésor de libertés fondamentales telles qu’elles sont à la base d’une constitution démocratique moderne.

Mais sur un plan plus fondamental encore, l’autonomie représente une qualité psychique de la liberté, raison pour laquelle on parle de liberté intérieure. Dans la lumière des travaux de Carl Jung, particulièrement ses écrits sur les relations du conscient et de l’inconscient, il est certes vrai d’englober dans le cadre de la liberté intérieure l’intégration des contenus subconscients de la conscience et particulièrement de l’anima (animus) dans le moi conscient.

L’autonomie est dès lors un état de liberté intérieure qui se caractérise par l’intégration de ce qui n’est pas conscient, dans la conscience de veille, la coupure de la fusion matricielle psychique et l’incarnation de la vie dans le présent en tant que victoire sur les projections illusoires du passé et du futur. Au niveau extérieur, l’autonomie représente le pouvoir d’autodétermination dans tous les domaines de la vie, et au sein des relations avec autrui. Mais de toutes ces caractéristiques, celle qui prime, c’est l’individuation vraie d’un être autonome qui suit le destin que lui impose son nom.

L’autonomie dans la foi ou basée sur notre philosophie de vie, notre propre vérité n’est alors pas un état séparateur ou une attitude qui rejette, fragmente et isole. C’est plutôt la vision de notre vocation qui nous permet de vibrer dans notre continuum créateur, pour ainsi dire, tout en étant parfaitement conscient que notre vérité n’est qu’un point infinitésimal dans l’ordre de la conscience cosmique. Il ne s’agit donc pas de prendre pour absolue notre philosophie, notre foi, notre approche spirituelle ou notre style de vie. Car ceci serait plutôt un comportement fusionnel négatif, c’est-à-dire la défense désespérée de tendances fusionnelles par une intellectualité et une individualité extrêmes.

Un monde plus libéral, plus tolérant et plus paisible se crée au fur et à mesure de l’individuation harmonieuse de plus en plus d’êtres humains, qui ont atteint leur liberté tout en respectant celle des autres.

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