Accepter la vie veut dire s’accepter


L’unique soi forme le corps. Il forme également la persona qui est l’être social, le masque social ou l’enveloppe charnellement incarné que nous appelons le moi.

Affirmer la vie veut dire avant tout affirmer votre différence. Il est votre différence qui vous singularise et, par là vous individualise et vous libère de la fusion avec l’esprit de masse, omniprésent dans les média.

Plus vous vous identifiez à des traits de personnalité collectivement approuvés, plus vous allez vous éloigner de votre propre êtreté.

Beaucoup d’entre nous vivent en étroite fusion avec d’autres, cherchant confort et sécurité dans la petite famille, le groupe, ou encore dans des organisations politiques, sociales ou religieuses. La libération de la peur, de toute peur, et par là, de la violence qui est souvent la révolte inconsciente contre un parent sur-protecteur, manipulateur et fusionnel, une telle libération n’est possible qu’à la condition que la fusion et la confusion (sic!) prennent fin et que nous nous retrouvons tel que nous sommes, à savoir seuls.

Tout problème de fusion chez l’adulte est la suite logique de la privation de fusion chez le nouveau-né. L’être humain qui s’incarne, l’esprit qui prend forme en chair humaine est plongé dans un lien symbiotique avec la personne qui le fait naitre, sa mère. Cette symbiose, ce lien primaire dans la nouvelle vie de l’être, est absolument indispensable pour la survie du fœtus et du nouveau-né. Jusqu’à environ dix-huit mois ce lien symbiotique doit s’étendre. Ceci, tout le monde le sait.

Il est toutefois moins connu que, lorsque cette symbiose est en plein épanouissement, le bébé essayera déjà à se libérer graduellement de la symbiose, en cherchant son autonomie dans l’exploration visuelle, auditive, olfactive et tactile de l’espace environnant.

La complexité du processus humain, tel qu’il s’est construit petit à petit dans l’évolution des races, exige un lien symbiotique postnatal. Chez les mammifères, on le sait, le nouveau-né est immédiatement viable, pourvu qu’il y ait un minimum de nourriture à sa disposition. Par contre, le nouveau-né humain n’exige pas seulement une alimentation physique, mais également psychique, c’est à dire des soins étendus en forme de caresses, d’attentions, et de contact visuel.

De plus il lui faut un état presque permanent de mouvement pour que les capacités psychomotrices puissent pleinement se développer. Les mouvements de berceuse sont, d’après toutes les recherches scientifiques effectuées, ceux qui stimulent avec le plus de bénéfice le cerveau et le système immunitaire du bébé. Idéalement, le petit enfant est en état continuel de peau à peau avec le corps de sa mère, porté sur son dos, participant à tous les mouvements de la vie quotidienne de celle-ci, entendant ses paroles non seulement avec ses oreilles, mais aussi en les captant par leurs vibrations, dans son corps.

C’est ainsi que, chez les Esquimaux et les Indiens d’Amérique, comme chez les Africains où la coutume traditionnelle reconnait l’importance des soins de la mère pour son nouveau-né, les enfants développent, en moyenne, plus rapidement leurs capacités langagières et manuelles que cela n’est le cas chez l’enfant blanc-occidental qui souffre généralement de privation sensorielle plus ou moins grave.

La privation sensorielle, tout particulièrement dans sa forme de privation tactile du nouveau-né, c’est là l’un des facteurs de l’étiologie de la violence et des maladies graves tel que la schizophrénie, le cancer ou le sida. Cette privation tactile du bébé, dans notre culture moderne, est principalement due à cinq facteurs:
—La mécanisation du processus de la naissance;
—Le fait d’enlever le bébé à sa mère après la naissance;
—La restriction de l’allaitement du bébé à une période trop courte;
—L’arrêt du peau-à-peau nu entre parents et enfant;
—Le remplacement de la mère porteuse du bébé, par la poussette.

Combien de mères de nos jours allaitent-elles encore leurs bébés plus longtemps que les trois mois obligatoires qui sont imposés par la plupart des pédiatres? Combien de mères portent-elles encore leurs bébés sur leurs corps; combien dorment-elles encore corps à corps avec leurs bébés?

La pédiatrie des années 1960 à 1980 de provenance nord-américaine, a défendu le corps à corps prolongé, et a largement supprimé tout contact physique et tactile substantiel entre la mère et l’enfant. Elle a davantage encore, interdit de telles pratiques entre père et enfant. (Ce n’est que très récemment, et à cause des maladies infantiles dites ‘psychosomatiques’ que cela semble changer pour le mieux).

La conséquence d’une privation de symbiose est plus ou moins grave pour l’adulte et même l’adolescent: il entraine une recherche perpétuelle de stimulation du cerveau. Ce manque précoce de symbiose est probablement à l’origine de la dépendance aux drogues, des dépressions, des dysfonctions bioénergétiques, et en général de la recherche de plaisir frénétique dont nous souffrons aujourd’hui.

Quand la symbiose a pu avoir lieu avec des parents aimants, elle se transforme graduellement en état d’autonomie. L’étymologie du mot autonomie est par ailleurs tout à fait intéressante: le mot provient du latin ‘auto nomen’ ce qui veut dire ‘de par son propre nom.’ Cela montre que l’individu se distingue par son nom quand la personne a atteint sa pleine autonomie. Dans le nom est gravé le destin, ou comme disaient les anciens, nomen est omen. Car dans le règne humain, le normal n’est pas le standard, mais la différence et tout ce que distingue l’un de l’autre.

Lors du processus d’individuation, l’être humain incarne son nom dans la matière et, faisant ceci, devient autonome. L’individuation peut donc se décrire comme le processus d’appropriation de son nom. Par contre, l’être humain fusionnel n’a, pour ainsi dire, pas de nom; il participe au nom de la personne avec laquelle il est en symbiose.

J’ai choisi intentionnellement le terme individuation et non pas individualisation, individuation voulant dire ‘Ce qui différencie un individu d’un autre de la même espèce,’ expression qu’utilisait déjà Leipniz et qui est connue en embryologie, tandis que individualisation est plutôt une expression moderne (datant de 1803) qui se rattache à, et peut être confondue avec, ‘individualisme’ en tant qu’élément dans le système de valeur de notre société occidentale.

L’individuation provenant du mot latin individus (le non-divisé), est un terme évolutif qui décrit l’ensemble du fonctionnement du comment on devient un être entier, non fragmenté qui a atteint sa liberté tout en respectant celle des autres.

L’être qui est fusionné avec un autre être vit soit avec le nom de l’autre, soit avec un nom effacé ou non encore incarné. Le nouveau-né non encore appelé par un nom, bien que portant un nom propre qu’il amène de l’au-delà, doit s’approprier son nom, dans un processus lent et graduel qui va de pair avec l’appropriation de l’espace et l’exploration de son environnement vital. Donc, comme le nom et le destin sont liés, celui qui ne s’est pas approprié son nom ne peut vivre son destin. Il vit une vie aliénée, une vie de seconde main, une vie, à la limite psychotique, schizophrène.

L’aboutissement de cette recherche du nom, de l’incarnation du nom dans la vie extérieure, doit normalement avoir lieu pendant l’adolescence. Hélas, ceci n’est que rarement le cas dans notre culture qui prive les petits de leur symbiose naturelle, et qui les infantilise pendant pendant l’adolescence. La culture est censée offrir des occasions d’initiation au vrai, à la recherche de soi, à l’éveil de l’individu, à la religio, la reliure avec notre être originel tel qu’il est gravé dans le nom. Mais notre culture moderne, technologique, ne remplit que très superficiellement ou pas du tout ce besoin humain profond.

Tout être humain, qu’il en soit conscient ou non, est chercheur de réalité; il aspire à la religio, la découverte du lien profond qui le rattache à son êtreté supérieure, à sa vérité cosmique, pour ainsi dire. La culture, l’environnement social, culturel, peut aider à catalyser cette recherche de soi. Mais au lieu de rencontrer ce besoin de recherche religieuse individuelle, la culture moderne n’offre que des distractions qui font que les gens ne vivent qu’à la périphérie de leur être, pour perdre encore davantage le lien avec leurs âmes. Le monde des biens et produits commercialisés, la consommation à perpétuité, la publicité jusqu’à en vomir, voilà la religion de l’homme du troisième millénaire!

La relation entre symbiose et individuation ainsi que leur interaction dialectique peuvent être mises en lumière par l’image métaphorique des deux principes vitaux, ou énergies vitales, le yin et le yang. Ces deux énergies qui sont à la base de toute vie, se complètent mutuellement, s’interpénètrent, de sorte que le yin, à son comble, devient yang, et le yang, à son comble, se transforme en yin. Ce n’est qu’au moment où l’une des deux énergies est à son comble, c’est-à-dire pleinement développée, qu’elle peut se transformer, changer de polarité et ainsi accomplir le cycle.

Il en est de même pour la symbiose et l’individuation.

La symbiose ne peut se transformer en autonomie que lorsqu’elle a trouvé son plein épanouissement, lorsqu’elle a été vécue véritablement et dans toutes ses dimensions. Une symbiose primaire qui n’en était pas une parce que la mère, par immaturité psychique ou pour d’autres raisons ne pouvait assumer son rôle maternel, ne peut arriver à son comble; elle n’a, par conséquent, guère de chance de déclencher le processus d’individuation chez le nourrisson. Ou, pour le dire de façon plus simple: une médiocre symbiose restera toujours ce qu’elle est, tandis qu’une grande et vraie symbiose se transformera en non-symbiose et donc en autonomie.

Advertisements