La fusion n’est pas l’amour


Je ne parle pas ici de la fusion primaire du nouveau-né avec sa mère, car c’est justement le fait que la fusion primaire ne pouvait pas se vivre qu’il y aura une sorte de fusion secondaire plus tard qu’on appelle, en psychologie, codépendance.

Bien évidemment, ce problème de codépendance, souvent discuté de ces jours, n’est pas aussi simpliste qu’on pourrait en avoir l’impression. En plus, dans la plupart des cas, ce que les média mentionnent, est la codépendance entre partenaires, non pas, ce qui est beaucoup plus grave, la codépendance entre parents et enfants.

J’ai recherché ce sujet depuis plus de vingt ans. Quand j’ai commencé mes recherches, en 1985, le problème n’était guère connu en psychologie. Aujourd’hui, il n’y a pas de controverse, en psychologie d’enfant, quant à la fonction et à la nécessité de la fusion primaire. Il est également prouvé que tout ce qui n’a pas pu se vivre dans l’enfance, sera réactivé lors de l’adolescence, ou bien même à l’âge adulte. En revanche, le rôle d’une fusion que j’appelle secondaire, qui s’installe plus tard quand la fusion primaire était insuffisante, n’est encore guère élucidé par la psychologie.

Une telle fusion secondaire peut effectivement faire partie de toute relation, et elle est beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense; il est à voir aussi que dans la plupart des cas, c’est un processus de comportement inconscient ce qui fait que les partenaires de telles relations se rendent rarement compte du caractère parasitique de la relation. Des relations de ce genre, que j’appelle pseudo-fusionnelles, peuvent se vivre entre partenaires intimes, entre amis, entre parents et enfants ou éducateurs et enfants, entre enfants et grands-parents, entre maitre et disciple, et ainsi de suite.

En outre, le besoin de fusion secondaire se satisfait dans les grandes fusions collectives, à l’occasion de manifestations sportives ou de réunions politiques, à travers la participation aux groupements et aux partis idéologiques ou religieux, c’est à dire chaque fois qu’un processus de forte identification avec l’image maternelle est engagé par un substitut de mère incarné dans le corps politico-religieux en question.

La loi de la compensation ou de la complémentarité vaut également pour les phénomènes de fusion secondaire, dans sa forme collective. Plus un sujet a été privé de fusion primaire, plus sera grand son besoin de coller ultérieurement à un organisme qui lui remplace, métaphoriquement parlant, la mère manquante.

Les tyrans le savent, et c’est pourquoi la logique des systèmes fascistes favorise la séparation des enfants de leurs parents et leur insertion dans un groupement collectif, afin de remplacer, déjà à la racine, la fusion primaire par une fusion collective. Cela leur permet, bien entendu, d’avoir une forte emprise sur ses sujets qui, privés de fusion primaire naturelle, sont piégés dans une forme de fusion qui a pour but d’effacer toute forme d’individualité pour assujettir l’individu à l’idéologie qui règne au niveau collectif.

La confusion entre affectivité saine, basée sur l’autonomie, et celle qui est pseudo-fusionnelle et parasitique, est si grande dans notre société qu’on prend l’amour pour fusion. La question se pose si la fusion secondaire est du tout à qualifier comme amour? Personnellement j’ai plutôt tendance à croire qu’il s’agit d’une pathologie.

Pour savoir ce qui est vrai, il convient de voir de plus près des relations fusionnelles diverses, telles que nous les connaissons par l’observation de notre vécu quotidien. Il faut voir aussi qu’une distinction entre fusion individuelle, d’une part, et fusion collective, de l’autre, s’impose à ce point. Ceci pour distinguer la fusion entre deux être humains de la fusion avec un organisme. Par ailleurs, le mot confusion exprime une vérité, car confusion veut dire ‘avec fusion.’ La notion de fusion signifie ‘se fondre en,’ s’entremêler.

J’aimerais aussi clarifier à ce point que les cultures tribales ne connaissent pas les problèmes de fusion puisqu’elles prennent la symbiose primale entre mère et enfant très au sérieux et aussi en raison des rites initiatiques qui ont justement l’objectif d’éloigner l’enfant graduellement de sa mère, pour le guider dans le groupe, et la vie sociale.

Dans notre culture occidentale, toutefois, on peut observer un peu partout que si l’on parle d’amour, on veut dire fusion, et on inclut dans la définition de l’amour des relations tout à fait malsaines, parasitiques, voire abusives. On a tendance à croire, de chez nous, que tout cela fait le ‘mélange’ de l’amour, et que l’amour oblatif pur n’existe qu’en théorie, ou dans les livres religieux.

Cette opinion n’est pas toute fausse; les indigènes qui ne connaissent les problèmes de fusion ne prennent pas non plus l’amour comme un état de pureté totale, ou un idéal. Mais le problème commence là où l’on parle de trahison si l’un des partenaires d’une relation parasitique engagée par l’autre, veut en finir; souvent ce qui se passe dans ces cas, c’est que la coupure de la relation est socialement découragée ou même sanctionnée. Effectivement, les réactions émotionnelles des personnes symbiotooliques face à la demande d’autonomie d’un partenaire ou d’un enfant se rangent du côté de la colère et de la jalousie, et parfois ces réactions peuvent déclencher une hystérie.

Typiquement, dans ces cas, le partenaire qui se voit ainsi abandonné parce que l’autre fait valoir son droit naturel d’autonomie, rencontre des sentiments remontant à la petite enfance, tels que des angoisses primaires, ainsi réactivées dans la conscience. Cependant, si ce processus est vécu de façon consciente et compris comme un travail de deuil, il est favorable à l’évolution de la personne concernée, tant pour apprendre à aimer véritablement, tant pour la créativité.

Or, si une telle prise de conscience n’est pas possible, par exemple à cause de la résurgence de trop grandes angoisses et du manque d’aide thérapeutique, la personne sera à nouveau en quête d’une ‘injection’ fusionnelle et cherchera une autre relation qui, récidiviste, poursuit le même but illusoire. Par conséquent, la nouvelle relation sera aussi peu durable que la précédente, d’où le grand nombre de divorces et de changement de partenaire dans nos jours.

On peut dire que la fin de la fusion coïncide avec le début de la réalisation du soi. Dans l’état fusionnel le soi est empêché dans son expression. La personne ne pourra développer son autonomie dans la relation parce qu’elle se définit constamment par rapport au partenaire fusionnel; ses actions et réactions sont donc ‘en attente,’ puisqu’elles nécessitent avoir engendré des vibrations dans le champs bioénergétique du partenaire. C’est donc en premier lieu un problème au niveau bioénergétique et seulement en seconde lieu, un problème psychique.

Il y a typiquement une situation tout à fait inégale au niveau bioénergétique, de sorte que l’un des partenaires, parasitant l’énergie vitale de l’autre, est constamment dans un état ‘excité et chargée,’ et l’autre dans un état ‘dépressif et épuisé.’ Il s’agit là d’un cercle énergétique fermé, tandis que dans une vraie relation d’amour, le cercle énergétique est ouvert, et il y a une échange bioénergétique quasi-égale entre les partenaires. Il s’ensuit de cette observation que le soi réalisé, libéré de toute fusion, vibre à l’unisson et devient par ce faire, disponible à tous. C’est l’image de l’ermite qui, ayant coupé toute relation personnelle, et ayant réalisé son soi, est en relation avec l’univers entier. Bien entendu, nous pouvons atteindre cette luminosité sans devenir ermite, et sans gourou.

La confusion affective consiste en un mélange du moi et du toi, un état où les limites du corps et de la psyché sont mal définies et où, pour cette raison, un vrai échange affectif devient pratiquement impossible; car l’échange nécessite une certaine distance, un minimum d’autonomie des personnes impliquées dans la relation.

Donner et recevoir, cela requiert une certaine distance. Celui qui se colle contre l’autre ne peut plus avancer son bras vers cet autre, à défaut de distance, pour lui donner quelque chose ou pour recevoir quelque chose. Cette vérité est d’ailleurs affirmée dans l’évangile, là où Jésus demande à ceux qui veulent le suivre, de se défusionner de leurs parents, de leurs enfants et de leurs ancêtres, en ces termes: ‘Suivez moi et laissez les morts enterrer les morts.’

Ceci ne veut pas dire que nous devons nous retirer dans les montagnes pour résoudre nos problèmes de fusion. En fait, le retrait physique ne résout rien s’il n’est pas effectué par un retrait psychique, c’est-à-dire une vraie prise de conscience.

Il faut suivre le désir au lieu du besoin, comme on dit en psychanalyse, pour réaliser notre vocation individuelle, pour nous libérer des attachements qui nous empêchent d’accomplir avec la plus grande liberté la tâche que nous nous proposons de réaliser dans cette vie.

Pour certains, cela est tout à fait possible avec famille, obligations multiples et entourage social varié. Pour d’autres, c’est impossible. La responsabilité de choisir, de faire un choix individuel conforme à ce que nous sommes, est liée à la responsabilité que nous portons vis-à-vis de notre réalisation spirituelle.

La personne qui est libre d’attachements fusionnels peut très bien être entourée de gens et peut être au milieu de multiples relations familiales et autres; elle n’y perdra pas pour autant sa liberté intérieure, son autonomie et son indépendance.

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, le phénomène de la fusion secondaire ne se limite pas à des relations intimes ou familiales, mais se retrouve avec la même fréquence dans toutes les formes d’attachement collectif comme dans l’incorporation (sic!) plus ou moins totale d’une personne à une secte, une entreprise ou un parti politique.

Toutefois, il faut distinguer des relations fusionnelles, la dévotion à un gourou ou à une vocation. La dévotion requiert l’acte d’un don, un acte dont le sens est de se donner entièrement. Cet acte de don nécessite une certaine distance, comme je viens d’expliquer. Le disciple qui accepte d’être guidé, dans sa recherche spirituelle, par un gourou, peut naturellement désirer la fusion. Or, dans ce cas, il comprend mal le rôle d’un guide spirituel.

De telles questions affleurent à la conscience seulement si le penseur a déjà atteint un certain degré d’autonomie. Effectivement, le rôle de certaines personnes que nous rencontrons au cours de la vie est justement de nous guider dans notre recherche d’autonomie et de liberté intérieure, dans notre quête de libération des fusions et d’attachements, et pour nous aider à dissoudre les structures et les formes de pensée fusionnelles et inhibitrices.

Ces hommes qui nous guident vers notre vraie vocation, qui nous révèlent notre vrai désir, sont des guérisseurs, des thérapeutes et des gourous. De telles personnes doivent avoir elles-mêmes mises à jour leurs problèmes fusionnels dans la lumière de leur conscience, pour avoir pu atteindre l’amour oblatif véritable.

Qu’est-ce l’amour oblatif? Il faut bien voir qu’il ne s’agit là d’un état idéal de l’amour. J’utilise cette notion dans le sens qu’elle est utilisée en psychanalyse, par exemple dans les livres de Françoise Dolto.

D’après Dolto, l’amour oblatif n’est pas besoin dans le sens qu’il ne demande rien de l’autre et voit dans l’autre le meilleur; c’est en effet l’amour à l’état naturel, à l’état noble.

Le regard fonctionnel que je porte sur l’amour est utile aussi, et particulièrement, si l’on essaie à comprendre la jalousie. On se rendra compte alors que la jalousie n’est autre qu’un problème de fusion provenant d’une confusion affective. Celui qui croit posséder une autre personne ou pense que l’amour est fondé sur un tel ‘instinct de possession,’ s’est vraiment fait piéger par la confusion entre amour et fusion. L’amour se caractérise par le respect devant la différence de l’autre; c’est la reconnaissance absolue de l’autonomie de l’autre. Donc, l’amour ne peut en soi jamais engendrer ou contenir de la jalousie.

J’ai déjà dit qu’en réalité quotidienne, l’amour apparaît dans des formes impures, mêlé de sentiments de jalousie ou de haine. Ceci semble être le cas normal pour la plupart des êtres humains au niveau actuel d’évolution spirituelle de l’humanité.

Pour autant, il n’y a pas de raison de soupçonner l’amour d’être le déclencheur des passions ou des émotions destructrices de l’homme. En réalité, il y a ici, comme partout dans la vie, un plus ou moins plutôt qu’un absolu pur et dur. Il est rare que l’on rencontre des relations où il y a exclusivement l’un ou l’autre.

Croire en l’amour pure et absolu sur cette terre, à l’état actuel, serait croire en un idéal. L’amour n’est pourtant pas un idéal, tout comme la vie n’est pas un idéal, parce qu’il n’est pas sujet de la pensée, mais de la vie même. Et tout idéal n’est après tout qu’une émanation, soit-elle noble, de la pensée.

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