Au sujet du développement de l’autonomie

Fusion et individuation

Accepter la vie veut dire s’accepter. Cela signifie que l’on se refuse à simplement adopter la façon de faire des autres ou un comportement standard. Car il est vrai que plus vous vous identifiez à des traits de personnalité collectivement approuvés, plus vous allez vous éloigner de votre propre êtreté.

L’unique soi forme le corps. Il forme également la persona qui est l’être social, le masque social ou l’enveloppe charnellement incarnée que nous appelons le moi.

Affirmer la vie veut dire avant tout affirmer votre différence. Il est votre différence qui vous singularise et, par là vous individualise et vous libère de la fusion avec l’esprit de masse, omniprésent dans les média.

Beaucoup d’entre nous vivent en étroite fusion avec d’autres, cherchant confort et sécurité dans la petite famille, le groupe, ou encore dans des organisations politiques, sociales ou religieuses. Au niveau des relations intimes, les amitiés particulières et sexuellement précoces sont bien entendu des prolongations recherchées de la fusion primaire, naturelle, mais elles peuvent avoir un effet libérateur.

La libération de la peur, de toute peur, et par là, de la violence sexuelle qui est souvent la révolte inconsciente contre un parent sur-protecteur, manipulateur et fusionnel, une telle libération n’est possible qu’à la condition que la fusion et la confusion (sic!) prennent fin et que nous nous retrouvons tel que nous sommes, à savoir seuls.

Tout problème de fusion chez l’adulte est la suite logique de la privation de fusion chez le nouveau-né. L’être humain qui s’incarne, l’esprit qui prend forme en chair humaine est plongé dans un lien symbiotique avec la personne qui le fait naître, sa mère. Cette symbiose, ce lien primaire dans la nouvelle vie de l’être, est absolument indispensable pour la survie du foetus et du nouveau-né. Jusqu’à environ dix-huit mois ce lien symbiotique doit s’étendre. Ceci, tout le monde le sait.

Il est toutefois moins connu que, pendant que cette symbiose est en plein épanouissement, le bébé essayera déjà à se libérer graduellement de la symbiose, en cherchant son autonomie dans l’exploration visuelle, auditive, olfactive et tactile de l’espace environnant. La complexité du processus humain, tel qu’il s’est construit petit à petit dans l’évolution des races, exige un lien symbiotique postnatal. Chez les mammifères, on le sait, le nouveau-né est immédiatement viable, pourvu qu’il y ait un minimum de nourriture à sa disposition.

Par contre, le nouveau-né humain n’exige pas seulement une alimentation physique, mais également psychique, c’est à dire des soins étendus en forme de caresses, d’attentions, et de contact visuel.

De plus il lui faut un état presque permanent de mouvement pour que les capacités psychomotrices puissent pleinement se développer. Les mouvements de berceuse sont, d’après toutes les recherches scientifiques effectuées, ceux qui stimulent avec le plus de bénéfice le cerveau et le système immunitaire du bébé. Idéalement, le petit enfant est en état continuel de peau à peau avec le corps de sa mère, porté sur son dos, participant à tous les mouvements de la vie quotidienne de celle-ci, entendant ses paroles non seulement avec ses oreilles, mais aussi en les captant par leurs vibrations, dans son corps.

C’est ainsi que, chez les Esquimaux et les Indiens d’Amérique, comme chez les Africains où la coutume traditionnelle reconnaît l’importance des soins de la mère pour son nouveau-né, les enfants développent, en moyenne, plus rapidement leurs capacités langagières et manuelles que cela n’est le cas chez l’enfant blanc-occidental qui souffre généralement de privation sensorielle plus ou moins grave.

La privation sensorielle, tout particulièrement dans sa forme de privation tactile du nouveau-né, c’est là l’un des facteurs de l’étiologie de la violence et des maladies graves tel que la schizophrénie, le cancer ou le sida.

Cette privation tactile du bébé, dans notre culture moderne, est principalement due à cinq facteurs:

  • La mécanisation du processus de la naissance;
  • Le fait d’enlever le bébé à sa mère après la naissance;
  • La restriction de l’allaitement du bébé à une période trop courte;
  • La démonisation du peau-à-peau nu entre les parents et l’enfant;
  • Le remplacement de la mère porteuse du bébé, par la poussette.

J’ai résumé les recherches principales à ce sujet, effectuées par Ashley Montagu, James W. Prescott, Frederick Leboyer, Michel Odent et d’autres, dans des écrits en langues anglaise et allemande.

Ces jours, combien de mères allaitent-elles encore leurs bébés plus longtemps que les trois mois obligatoires qui sont imposés par la plupart des pédiatres? Combien de mères portent-elles encore leurs bébés sur leurs corps; combien dorment-elles encore corps à corps avec leurs bébés?

La pédiatrie moderne de provenance nord-américaine défend le corps à corps prolongé, et a largement supprimé tout contact physique et tactile substantiel entre la mère et l’enfant. Elle a davantage encore interdit de telles pratiques entre père et enfant. L’effet de cette privation de symbiose typique du monde moderne est vraiment une prison à vie en ce qu’elle entraîne une recherche perpétuelle de stimulation du cerveau. Ce manque précoce de symbiose est probablement à l’origine de la dépendance aux drogues, des dépressions, des dysfonctions bioénergétiques, et en général de la recherche de plaisir frénétique dont nous souffrons aujourd’hui.

Quand la symbiose a pu avoir lieu avec des parents aimants, elle se transforme graduellement en état d’autonomie.

L’étymologie du mot autonomie est tout à fait intéressante car elle provient du latin ‘auto nomen’ ce qui veut dire de par son propre nom; cela montre que l’individu humain se distingue par son nom quand la personne a atteint sa vraie autonomie. Dans le nom est gravé le destin, ou comme disaient les anciens, nomen est omen. Cela montre que dans le règne humain, le normal n’est pas le standard, mais la différence et tout ce que distingue l’un de l’autre.

Lors du processus d’individuation, l’être humain incarne son nom dans la matière et, faisant ceci, devient autonome.

L’individuation peut donc se décrire comme le processus d’appropriation de son nom. Par contre, l’être humain fusionnel n’a, pour ainsi dire, pas de nom; il participe au nom de la personne avec laquelle il est en symbiose.

J’ai choisi intentionnellement le terme individuation et non pas individualisation, individuation voulant dire ‘Ce qui différencie un individu d’un autre de la même espèce,’ expression qu’utilisait déjà Leipniz et qui est connue en embryologie, tandis que ‘individualisation’ est plutôt une expression moderne (datant de 1803) qui se rattache à, et peut être confondue avec, ‘individualisme’ en tant qu’élément dans le système de valeur de notre société occidentale. L’individuation provenant de individus, latin: le non-divisé, est un terme évolutif qui décrit l’ensemble du fonctionnement du comment on devient un être entier, non fragmenté qui a atteint sa liberté tout en respectant celle des autres.

L’être qui est fusionné avec un autre être vit soit avec le nom de l’autre, soit avec un nom effacé ou non encore incarné. Le nouveau-né non encore appelé par un nom, bien que portant un nom propre qu’il amène de l’au-delà, doit s’approprier son nom, dans un processus lent et graduel qui va de pair avec l’appropriation de l’espace et l’exploration de l’environnement vital. Donc, comme le nom et le destin sont liés, celui qui ne s’est pas approprié son nom ne peut vivre son destin. Il vit une vie aliénée, une vie de seconde main, une vie, à la limite psychotique, schizophrène.

L’aboutissement de cette recherche du nom, de l’incarnation du nom dans la vie, doit normalement avoir lieu pendant l’adolescence. Hélas, ceci n’est que rarement le cas dans notre culture qui prive les petits de leur symbiose naturelle, et qui les infantilise pendant presque toute leur vie. La culture est censée offrir des occasions d’initiation au vrai, à la recherche de soi, à l’éveil de l’individu, à la religio, c’est-à-dire la reliure avec notre être originel tel qu’il est gravé dans le nom.

Mais notre culture moderne, qui est mécanique, robotique, technologique, ne remplit que très superficiellement ou pas du tout ce besoin humain profond.

Tout être humain, qu’il en soit conscient ou non, est chercheur de réalité; il aspire à la religio, la découverte du lien profond qui le rattache à son êtreté supérieure, à sa vérité cosmique, pour ainsi dire. La culture, l’environnement social, culturel, peut aider à catalyser cette recherche de soi. Mais au lieu de rencontrer ce besoin de recherche religieuse individuelle, la culture moderne n’offre que des distractions qui font que les gens ne vivent qu’à la périphérie de leur être, pour perdre encore davantage le lien avec leurs âmes.

Le monde des biens et produits commercialisés, la consommation à perpétuité, la publicité jusqu’à en vomir, voilà la religion de l’homme du troisième millénaire!

Ces produits, bien entendu, servent à remplir les besoins fusionnels de façon pratique et sans contester, chiens inclus; ils représentent des objets de dévoration possessive. Fusion empêchée, fusion projetée sur d’autres objets, des objets inanimés pour la plupart. Ce qui en sort est la floraison globale du commerce de jeux d’enfants, trucs et machins en bleu et rose avec maints boutons qui se payent, et qui représentent des boutons-placebo pour le sein de la mère dont les bébés civilisés à mort sont privés pour la plupart.

L’industrie fleurit au prix de la destruction du lien de symbiose primordial des enfants avec leurs mères et leurs pères, ces pères qui sont condamnés à l’absence éternelle justifiée par le paradigme macho. En cela réside la cause principale des maladies fonctionnelles, maladies qui à juste titre portent le qualificatif ‘maladies de civilisation’, ainsi que des guerres, et d’autres violences ouvertes ou cachées dans le monde.

La relation entre symbiose et individuation ainsi que leur interaction dialectique peuvent être mises en lumière par l’image métaphorique des deux principes vitaux, ou énergies vitales, le yin et le yang. Ces deux énergies qui sont à la base de toute vie, se complètent mutuellement, s’interpénètrent, de sorte que le yin, à son comble, devient yang, et le yang, à son comble, se transforme en yin. Ce n’est qu’au moment où l’une des deux énergies est à son comble, c’est-à-dire pleinement développée, qu’elle peut se transformer, changer de polarité et ainsi accomplir le cycle.

Il en est de même pour la symbiose et l’individuation.

La symbiose ne peut se transformer en autonomie que lorsqu’elle a trouvé son plein épanouissement, lorsqu’elle a été vécue véritablement et dans toutes ses dimensions. Une symbiose primaire qui n’en était pas une parce que la mère, par immaturité psychique ou pour d’autres raisons ne pouvait assumer son rôle maternel, ne peut arriver à son comble; elle n’a, par conséquent, guère de chance de déclencher le processus d’individuation chez le nourrisson.

Pour le dire de façon plus simple: une médiocre symbiose restera toujours ce qu’elle est, tandis qu’une grande et vraie symbiose se transformera en non-symbiose et donc en autonomie.

Ce même principe s’applique au développement sexuel de l’enfant. Cette sexualité avec laquelle l’enfant est né(e) et à laquelle s’adjoindra à la puberté la capacité de procréation, ne peut se développer si l’enfant est face à des parents pour lesquels le désir sexuel et ses manifestations dans la vie de l’enfant frôle l’interdit parce qu’ils vivent mal leur relation de couple ou parce qu’ils sont névrosés et s’enferment dans l’hyper-sécurité qui est la mort de toute passion.

Le problème c’est que les parents, par cette démarche qui est contre la vie, enferment leurs enfants dans la tour de Minotaure qui, on le sait, est à l’origine de l’inceste forcé et des crimes sexuels de toutes sortes. Pour l’enfant la recherche du plaisir devient alors un sujet d’angoisse, d’insécurité émotionnelle et, dans les cas extrêmes, de split schizophrénique entre persona moralis et persona sexualis.

En quelque sorte, ce split schizophrénique, dans le sens le plus vaste du terme, est inhérent à notre culture judéo-chrétienne et platonicienne qui, pour des raisons de défense psychologique porte un regard d’angoisse viscérale et d’incompréhension sur la sexualité féminine et, par là même, sur la sexualité de l’enfant.

— Un split schizophrénique (anglicisme) est l’écartèlement de l’unité de la psyché en deux ou plusieurs parties plus ou moins indépendantes qui ont tendance à se manifester par des voix, ou des entités bien différentes que la personne qui en souffre met en scène, tel un acteur, sans s’en rendre compte. C’est souvent le début d’une psychose qui, finalement, aboutira à la dissolution de la conscience unifiée et donc, à la maladie mentale.

Par ailleurs, les propagandistes de la protection de l’enfant, qui sont en fait des néoplatoniciens, disposent d’une logique surprenante quand ils pensent qu’une enfance saine requiert la négation totale de la sexualité de l’enfant. Et leur connaissance de la nature est également surprenante vu leur ignorance totale du fait que ce qui n’est pas vécu ne peut se développer.

De ce théâtre hypocrite et castrateur découle la condamnation de l’enfant vivant, créatif et explorateur, à un état imposé de victime; c’est l’amputation d’une grande partie des émotions naturelles dans l’enfance et donc une mutilation de l’unité bioénergétique ainsi que l’étouffement de la créativité chez la plupart des enfants dans nos sociétés occidentales.

On peut ainsi dire que, dans notre société, la vie des jeunes est réduit à un état d’esclavage, attendu qu’ils sont sur-protégés et souvent aussi persécutés, ce qui fait qu’ils sont souvent enfermés dans des relations d’inceste émotionnel au sein de leurs familles.

Je parle ici d’un double standard car, bien entendu, les défendeurs de la protection de l’enfant prêchent l’évangile de la pureté sexuelle de l’enfant, point de vue logique dans leur système obsessionnel et paranoïaque. C’est pour cette raison que, pratiquement toutes les relations que l’enfant ose engager avec un adulte en dehors de la famille, sont ipso facto désapprouvées socialement. L’enfant est condamné à ce que j’appelle la prison de famille.

Le fait d’être mineur au sens de la loi réduit l’enfant à rester un être irresponsable car il est légalement déclaré incapable de donner un consentement légal dans la mise en oeuvre volontaire de son corps dans un échange amoureux, dans la dimension physique, avec un adulte de son choix.

Cela donne, si l’on le voit sur la durée d’une génération, des hommes et des femmes infantilisés, et on peut voire dans cette situation l’étiologie de l’inceste et de la pédophilie, sinon une aggravation de ces problèmes sociaux. Ceci se remarque dès à présent, car la génération couches-culottes qui a maintenant une vingtaine d’années connaît des aberrations sexuelles jadis moins connues comme la népiophilie, l’amour sexuel de bébés accompagné d’une obsession scatologique qui fait que l’attraction sexuelle ne peut se consumer en orgasme que quand l’acte sexuel a été non pas juste perpétré avec un bébé en couches, mais plus particulièrement un bébé dont les génitaux et les jambes sont couverts d’excréments et d’urine.

Ce qu’on peut observer, par ailleurs, chez de tels hommes c’est une grande dépendance vis à vis de leurs parents et leur maison familiale, même à un âge avancé, accompagné presque toujours aussi d’un état d’angoisse considérable.

Tout cela est le fruit de la polémique du soi-disant child abuse mondial qui prétend de savoir mieux que la nature en imposant à l’enfant la prison de famille pour le protéger des ‘dangers de la rue.’

Ce qu’on fait dans l’éducation moderne occidentale est ce que j’appelle braincut, c’est à dire l’éradication presque totale du cerveau droit par la suppression, ouverte ou cachée, des qualités de l’intuition, de l’émotionnalité, de la créativité, de la spontanéité, qui sont toutes de caractère yin, tout en hypertrophiant le cerveau gauche et donc l’intellect, la raison, le comportement logique, et les autres qualités de caractère yang.

La surprotection a ainsi aidé non pas à créer une sexualité saine chez les enfants de la nouvelle génération, mais à générer un taux de perversité émotionnelle et sexuelle jadis inconnu.

En plus, elle a mutilé ces enfants émotionnellement dans le sens qu’elle les a transformés en robots consommateurs, et cela bien sûr dans l’intérêt de la société industrielle, de la consommation forcenée des produits prescrits comme nécessaires dans un monde robotisé: jeux industriels, vidéos, vêtements uniformes ‘grands marques,’ nourriture plastifiée, pour la plupart cancérogène, médicaments antidépresseurs dont on a besoin à cause de la hausse énorme, mais pas du tout surprenante, des maladies dites fonctionnelles tels que la dépression, la fatigue et le vide intérieur.

Interdire à l’enfant sa sexualité veut dire bloquer le flux bioénergétique de l’enfant, ce qui donne des enfants qui se sentent attirés par des adultes, donc qui sont passivement gérontophiles. Interdire à l’enfant le libre choix de partenaires mène logiquement à la séduction pédérastique de l’enfant, et sa transformation en enfant-jouet, enfant-poupée, et généralement en enfant docilement apte à jouer le partenaire-remplaçant.

L’enfant est ainsi sacrifié pour devenir un succédané de parent dans une relation de parenté incestueusement inversée. Ce mécanisme social débouche sur l’enfant jouet-porno, l’enfant à sodomiser, à posséder sadiquement dans un viol socialement sanctifié par le reniement à son corps sexué, remplacé par un corps sexualisé, érotisé et exploité à grande échelle par la publicité et les médias. Accepté et intégré dans une culture structurellement violente, ce paradigme puritain ainsi crée avec une logique bouleversante, la pédophilie familiale forcée sur l’enfant, en forme d’inceste émotionnel, et parfois sexuel.

En outre, elle crée la pornographie d’enfant, le rapt d’enfant, le viol et le massacre d’enfants dans les guerres, les guerres civiles, ainsi que les massacres de minorités ethniques, d’aborigènes et les camps de concentration. En revanche, elle supprime, par la même logique perverse, la copulation naturelle, aimante et spontanée entre enfants et leurs partenaires de choix, embrassés dans l’amour.

D’ailleurs, si l’enfant est exceptionnellement libre de l’interdit des relations érotiques extra-familiales, des recherches ont montré que dans ces cas, les relations qui en résultent, entre enfants et adultes, sont pour la plupart platoniques, et l’élément de violence sexuelle y est très rare. Ces recherches ont également montré que ces amours sont pour la plupart volontaires et que l’enfant y participe par son propre consentement. En outre, il n’est pas rare que de tels amours soient engagées et dirigées par l’enfant, l’adulte aimant se plaisant dans un rôle de complicité partagée plutôt que dans un rôle de domination.

La confusion affective

Dans la plupart des domaines qui touchent au principal fonctionnement vital de l’homme, le monde moderne souffre d’une étrange confusion de valeurs et de vérités. On affirme, par exemple, que celui qui a marié une ‘femme-mère’, projetant sa mère sur sa femme, a trop aimé sa mère ou a été trop aimé d’elle, ou, plus généralement dit, celui qui souffre d’une fixation oedipienne a trop aimé son parent de sexe opposé, pendant sa phase oedipienne.

Ce sont des affirmations culpabilisantes car elles cachent la vérité, à savoir que celui qui cherche une femme-mère, au lieu d’une femme-partenaire, a été effroyablement privé d’amour maternel pendant les premiers mois de sa vie. Par là même, celui qui a une fixation oedipienne n’a pas eu trop d’Oedipe, mais trop peu. Ce n’est pas qu’il n’a pas pris au sérieux l’interdit de l’inceste, mais qu’il l’a pris trop au sérieux parce qu’il a confondu, à cause des messages ambigus des parents, sexualité et affectivité.

Il n’y a point de controverse, en psychologie d’enfant, quant à la fonction et à la nécessité de la fusion primaire. Il est également prouvé que tout ce qui n’a pas pu se vivre dans l’enfance, sera réactivé lors de l’adolescence, ou bien même à l’âge adulte.

Ceci est particulièrement vrai pour le complexe oedipien qui, à défaut d’être résolu, se fera sentir dans l’adolescence et cela, de manière plus virulente encore; en outre, on peut dire qu’en général, tout besoin fusionnel insuffisamment satisfait lors de la petite enfance deviendra fixation de jouissance, plus tard, ce qui est la cause des symptômes obsessionnelles connus de l’étiologie de l’hystérie, de la névrose et des psychoses.

En revanche, le rôle d’une fusion que j’appelle secondaire, qui s’installe plus tard quand la fusion primaire était insuffisante, n’est encore guère élucidé par la psychologie.

Une telle fusion secondaire peut effectivement faire partie de toute relation, et elle est beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense; il est à voir aussi que dans la plupart des cas, c’est un processus de comportement inconscient ce qui fait que les partenaires de telles relations se rendent rarement compte du caractère parasitique de la relation.

Des relations de ce genre, que j’appelle pseudo-fusionnelles, peuvent se vivre entre partenaires intimes, entre amis, entre parents et enfants ou éducateurs et enfants, entre enfants et leurs grands-parents, entre maître et disciple, et ainsi de suite. En outre, le besoin de fusion secondaire se satisfait dans les grandes fusions collectives, à l’occasion de manifestations sportives ou de réunions politiques, à travers la participation aux groupements et aux partis idéologiques ou religieux, c’est à dire chaque fois qu’un processus de forte identification avec l’image maternelle est engagé par un substitut de mère incarné dans le corps politico-religieux en question.

La loi de la compensation ou de la complémentarité dont je viens de parler dans l’introduction vaut également pour les phénomènes de fusion secondaire, dans sa forme collective. Plus un sujet a été privé de fusion primaire, plus sera grand son besoin de coller ultérieurement à un organisme qui lui remplace, métaphoriquement parlant, la mère manquante.

Les tyrans le savent, et c’est pourquoi la logique des systèmes fascistes favorise la séparation des enfants de leurs parents et leur insertion dans un groupement collectif, afin de remplacer, déjà à la racine, la fusion primaire par une fusion collective. Cela leur permet, bien entendu, d’avoir une forte emprise sur ses sujets qui, privés de fusion primaire naturelle, sont piégés dans une forme de fusion qui a pour but d’effacer toute forme d’individualité pour assujettir l’individu à l’idéologie qui règne au niveau collectif.

La confusion entre affectivité saine, basée sur l’autonomie, et celle qui est pseudo-fusionnelle et parasitique, est si grande dans notre société qu’on prend l’amour pour fusion. La question se pose si la fusion secondaire est du tout à qualifier comme amour? Personnellement j’ai plutôt tendance à croire qu’il s’agit d’une pathologie.

Pour savoir ce qui est vrai, il convient de voir de plus près des relations fusionnelles diverses, telles que nous les connaissons par l’observation de notre vécu quotidien. Il faut voir aussi qu’une distinction entre fusion individuelle, d’une part, et fusion collective, de l’autre, s’impose à ce point. Ceci pour distinguer la fusion entre deux êtres humains de la fusion avec un organisme. Par ailleurs, le mot confusion exprime une vérité, car confusion veut dire ‘avec fusion.’ La notion de fusion signifie ‘se fondre en,’ s’entremêler.

J’aimerais aussi clarifier à ce point que les cultures tribales ne connaissent point les problèmes de fusion puisqu’elles prennent la symbiose primale entre mère et enfant très au sérieux et aussi en raison des rites initiatiques qui ont justement l’objectif d’éloigner l’enfant graduellement de sa mère, pour le guider dans le groupe, et la vie sociale.

Dans notre culture occidentale, toutefois, on peut observer un peu partout que si l’on parle d’amour, on signifie fusion, et on inclut dans la définition de l’amour des relations tout à fait malsaines, parasitiques, voire abusives. On a tendance à croire, de chez nous, que tout cela fait le ‘mélange’ de l’amour, et que l’amour oblatif pur n’existe qu’en théorie, ou dans les livres religieux.

Cette opinion n’est pas toute fausse; les indigènes qui ne connaissent les problèmes de fusion ne prennent pas non plus l’amour comme un état de pureté totale, ou un idéal. Mais le problème commence là où l’on parle de trahison si l’un des partenaires d’une relation parasitique engagée par l’autre, veut en finir; souvent ce qui se passe dans ces cas, c’est que la coupure de la relation est socialement découragée ou même sanctionnée.

Effectivement, les réactions émotionnelles des personnes symbiotooliques face à la demande d’autonomie d’un partenaire ou d’un enfant se rangent du côté de la colère et de la jalousie, et parfois ces réactions peuvent déclencher une hystérie.

— J’ai forgé cette expression parce que le désir fusionnel se manifeste de façon similaire à l’alcoolisme, alcoolique voulant dire dépendant d’une consommation démesurée d’alcool, symbiotolique voulant dire dépendant d’une absorption démesurée d’énergie vitale d’une autre personne.

Typiquement, dans ces cas, le partenaire qui se voit ainsi abandonné parce que l’autre fait valoir son droit naturel d’autonomie, rencontre des sentiments remontant à la petite enfance, tels que des angoisses primaires, ainsi réactivées dans la conscience. Cependant, si ce processus est vécu de façon consciente et compris comme un travail de deuil, il est favorable à l’évolution de la personne concernée, tant pour apprendre à aimer véritablement, tant pour la créativité.

Or, si une telle prise de conscience n’est pas possible, par exemple à cause de la résurgence de trop grandes angoisses et du manque d’aide thérapeutique, la personne sera à nouveau en quête d’une ‘injection’ fusionnelle et cherchera une nouvelle relation qui, récidiviste, poursuit le même but illusoire. Par conséquent, la nouvelle relation sera aussi peu durable que la précédente, d’où le grand nombre de divorces et de changement de partenaire dans nos jours.

On peut dire que la fin de la fusion coïncide avec début de la réalisation du soi. Dans l’état fusionnel le soi est empêché dans son expression. La personne ne pourra développer son autonomie dans la relation parce qu’elle se définit constamment par rapport au partenaire fusionnel; ses actions et réactions sont donc ‘en attente,’ puisqu’elles nécessitent avoir engendré des vibrations dans le champs bioénergétique du partenaire.

C’est donc en premier lieu un problème au niveau bioénergétique et seulement en seconde lieu, un problème psychique. Il y a typiquement une situation tout à fait inégale au niveau bioénergétique, de sorte que l’un des partenaires, parasitant l’énergie vitale de l’autre, est constamment dans un état ‘excité et chargé,’ et l’autre dans un état ‘dépressif et épuisé.’

Il s’agit là d’un cercle énergétique fermé, tandis que dans une vraie relation d’amour, le cercle énergétique est ouvert, et il y a une échange bioénergétique quasi-égale entre les partenaires. Il s’ensuit de cette observation que le soi réalisé, libéré de toute fusion, vibre à l’unisson et devient par ce faire, disponible à tous.

C’est l’image de l’ermite qui, ayant coupé toute relation personnelle, et ayant réalisé son soi, est en relation avec l’univers entier. Bien entendu, nous pouvons atteindre cette luminosité sans devenir ermite, et sans gourou.

La confusion affective consiste en un mélange du moi et du toi, un état où les limites du corps et de la psyché sont mal définies et où, pour cette raison, un vrai échange affectif devient pratiquement impossible; car l’échange nécessite une certaine distance, un minimum d’autonomie des personnes impliquées dans la relation. Donner et recevoir, cela requiert une certaine distance. Celui qui se colle contre l’autre ne peut plus avancer son bras vers cet autre, à défaut de distance, pour lui donner quelque chose ou pour recevoir quelque chose. Cette vérité est d’ailleurs affirmée dans l’évangile, là où Jésus demande à ceux qui veulent le suivre, de se défusionner de leurs parents, de leurs enfants et de leurs ancêtres, en ces termes: ‘Suivez moi et laissez les morts enterrer les morts.’

Ceci ne veut pas dire que nous devons nous retirer dans les montagnes pour résoudre nos problèmes de fusion. En fait, le retrait physique ne résout rien s’il n’est pas effectué par un retrait psychique. Il faut suivre le désir au lieu du besoin, comme on dit en psychanalyse, pour réaliser sa vocation individuelle, pour nous libérer des attachements qui nous empêchent d’accomplir avec la plus grande liberté la tâche que nous nous proposons de réaliser dans cette vie.

Pour certains, cela est tout à fait possible avec famille, obligations multiples et entourage social varié. Pour d’autres, c’est impossible. La responsabilité de choisir, de faire un choix individuel conforme à ce que nous sommes, est liée à la responsabilité que nous portons vis-à-vis de notre réalisation spirituelle. Celui qui est libre d’attachements fusionnels peut très bien être entouré de gens et peut être au milieu de multiples relations familiales et extrafamiliales; il n’y perdra pas sa liberté intérieure, son autonomie et son indépendance.

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, le phénomène de la fusion secondaire ne se limite pas à des relations intimes ou familiales, mais se retrouve avec la même fréquence dans toutes les formes d’attachement collectif comme dans l’incorporation (sic!) plus ou moins totale d’une personne à une secte, une entreprise ou un parti politique. Toutefois, il faut distinguer des relations fusionnelles, la dévotion à un gourou ou à une vocation. La dévotion requiert l’acte d’un don, un acte dont le sens est de se donner entièrement.

Cet acte de don nécessite une certaine distance, comme je viens de le montrer plus haut. Le disciple qui accepte d’être guidé, dans sa recherche spirituelle, par un gourou, peut naturellement désirer la fusion. Or, dans ce cas, il comprend mal le rôle d’un guide spirituel.

De telles questions affleurent à la conscience seulement si le penseur a déjà atteint un certain degré d’autonomie. Effectivement, le rôle de certaines personnes que nous rencontrons au cours de la vie est justement de nous guider dans notre recherche d’autonomie et de liberté intérieure, dans notre quête de libération des fusions et d’attachements, et pour nous aider à dissoudre les structures et les formes de pensée fusionnelles et inhibitrices.

Ces hommes qui nous guident vers notre vraie vocation, qui nous révèlent notre vrai désir, sont des guérisseurs, des thérapeutes et des gourous. De telles personnes doivent avoir elles-mêmes mises à jour leurs problèmes fusionnels dans la lumière de leur conscience, pour avoir pu atteindre l’amour oblatif véritable. Qu’est-ce l’amour oblatif? Il faut bien voir qu’il ne s’agit là d’un état idéal de l’amour. J’utilise cette notion dans le sens qu’elle est utilisée en psychanalyse. L’amour oblatif n’est pas besoin dans le sens qu’il ne demande rien de l’autre et voit dans l’autre le meilleur; c’est en effet l’amour à l’état naturel, à l’état noble.

Le regard fonctionnel que je porte sur l’amour est utile aussi, et particulièrement, si l’on essaie à comprendre la jalousie. On se rendra compte alors que la jalousie n’est autre qu’un problème de fusion provenant d’une confusion affective. Celui qui croit posséder une autre personne ou pense que l’amour est fondé sur un tel ‘instinct de possession,’ s’est vraiment fait piéger par la confusion entre amour et fusion.

L’amour se caractérise par le respect devant la différence de l’autre; c’est la reconnaissance absolue de l’autonomie de l’autre. Donc, l’amour ne peut en soi jamais engendrer ou contenir de la jalousie.

J’ai déjà dit qu’en réalité quotidienne, l’amour apparaît dans des formes impures, mêlé de sentiments de jalousie ou de haine. Ceci semble être le cas normal pour la plupart des êtres humains au niveau actuel d’évolution spirituelle de l’humanité. Pour autant, il n’y a pas de raison de soupçonner l’amour d’être le déclencheur des passions ou des émotions destructrices de l’homme.

En réalité, il y a ici, comme partout dans la vie, un plus ou moins plutôt qu’un absolu pur et dur. Il est rare que l’on rencontre des relations où il y a exclusivement l’un ou l’autre. Croire en l’amour pure et absolu sur cette terre, à l’état actuel, serait croire en un idéal. L’amour n’est pourtant pas un idéal, tout comme la vie n’est pas un idéal, parce qu’il n’est pas sujet de la pensée, mais de la vie même. Et tout idéal n’est après tout qu’une émanation, soit-elle noble, de la pensée.

Deux modèles évolutifs sont imaginables.

Modèle Un

On pourrait partir de l’idée que toute relation est d’abord désirée fusionnelle mais qu’elle évolue au fur et à mesure du développement de l’autonomie des partenaires authentiques dans une relation vraie, et par un dialogue vrai, qui est davantage que le dialogue des corps dans l’étreinte sexuelle. Ainsi on pourrait admettre que dans ce processus d’évolution de la relation, un maximum d’amour oblatif peut être atteint. C’est un modèle d’évolution linéaire.

Modèle Deux

On pourrait plutôt admettre qu’il existe des fluctuations relationnelles en forme de phases ou de cycles entre partenaires qui ont des degrés de dépendance fusionnelle et des degrés d’autonomie différents. D’un cas à l’autre, l’application de ces deux modèles d’évolution pourrait différer suivant les cas. C’est un modèle d’évolution cyclique.

Amour ou fusion?

Même si je ne vais pas jusqu’à affirmer une mutuelle exclusivité entre amour et fusion, je postule néanmoins que l’amour a un effet antifusionnel et que dans toute vraie relation d’amour chaque partenaire évolue dans la connaissance de soi et dans l’autonomie, ainsi transformant ses désirs fusionnels latents, que l’on peut appeler des désirs morts, en désirs vivants.

La fusion se caractérise par l’absence d’auto-détermination, à défaut de connaissance de soi. Un enfant pour lequel sa mère n’est pas miroir pour son propre moi, ne sait qui il est. Il n’a pas conscience de son Je Suis. Sa capacité d’aimer sera restreinte à un narcissisme inconscient qui, comme dans le mythe ancien de Narcisse, le renferme dans la coquille de son moi replié sur lui-même. Seul celui qui se connaît, peut connaître autrui; seul celui qui s’aime, peut aimer autrui.

Mais pour se connaître, pour s’aimer, pour se construire, il faut que l’enfant ait la possibilité de se refléter dans ses parents. Si cela lui est défendu parce que les parents projettent sur l’enfant leurs ancêtres ou qu’ils sont tellement enfoncés dans leurs problèmes qu’ils sont incapables de s’ouvrir à l’enfant, ce dernier est obligé, pour pouvoir se construire psychiquement, de remplir le vide, l’absence de son propre moi, par la présence psychique plus ou moins totale des parents ou de l’un des parents.

Voilà ce qu’en thérapie, on appelle une fixation narcissique, bien que, dans la plupart de la littérature psychiatrique, on ne trouve guère mention de l’étiologie fusionnelle du problème.

Cette fusion psychologique et artificielle est à distinguer de la fusion primaire et naturelle. Elle est en premier lieu un problème intrapsychique. Elle se perpétue alors au-delà des dix-huit premiers mois de la vie, période pendant laquelle elle doit avoir lieu, si la mère, de par sa propre fixation fusionnelle ne permet à l’enfant de quitter graduellement la symbiose, ou si la mère est incapable de vivre la symbiose primaire avec son enfant.

Une mère qui n’a pas quitté la symbiose avec ses parents à elle projettera inconsciemment l’image parentale sur ses enfants; elle aura toujours l’intention de faire revivre ses parents à travers ses enfants, ainsi incubant ses ancêtres dans la prochaine génération. C’est, nous le savons par la psychanalyse, un comportement archaïque et magique qui a pour effet de réduire à néant la personne propre de l’enfant, pour qu’il incarne l’esprit défunt d’un aïeul.

Beaucoup de parents, voulant réincarner à travers leur enfant les caractéristiques aimés ou les capacités admirées d’un parent ou d’un grand-parent font cela sans se rendre compte qu’ils écrasent par de telles projections la personnalité propre de l’enfant qui, lui, est venu pour incarner ses caractéristiques à lui ou à elle.

De tels parents ont tendance de dévaloriser toute tentative de leur enfant en direction d’autonomie; on les trouve constamment en train de culpabiliser l’enfant avec le reproche d’être ingrat, de ne pas aimer assez ses parents. La réaction parentale face à tout signe d’autonomie de l’enfant se caractérise par l’angoisse et l’agressivité; par conséquent, l’enfant sera bloqué sur son chemin vers le monde, vers la vie, pour, en quelque sorte, rester victime de la matrice.

C’est un comportement pervers mais très commun dans notre société au point qu’on le justifie de maintes façons populaires. Une mère qui agit ainsi n’est capable d’être miroir pour son enfant, comme l’ont montré à l’évidence les recherches et observations de Melanie Klein, Winnicott, Françoise Dolto et Alice Miller.

La symbiose psychique du bébé avec la mère pendant les premiers dix-huit mois de sa vie et le fait que pour le bébé à cet âge la mère est encore objet partiel de son propre champs corporel sont des faits qu’aucune mère peut délibérément ignorer; d’autant plus est-il important que la mère, déjà pendant cette période, émette des signaux qui donnent à l’enfant la permission d’effectuer une démarche progressive vers l’autonomie.

Ceci, bien entendu, en dépit de la dépendance presque totale de l’enfant de sa mère pour sa nourriture physiologique et affective.

L’enfant, pour sa part, donne des signes évidents pour faire valoir ses besoins, et ces signes sont pour la mère naturelle des émanations sonores de la personnalité propre de l’enfant. Ce sont les cris par lesquels le bébé signale sa faim, sa soif ou son besoin affectif, ce sont les mouvements de l’enfant s’éloignant de la mère lorsqu’il explore son proche entourage, c’est la découverte des objets encore inconnus, c’est aussi le fait de ramper dans une autre chambre, de grimper sur le bord de la fenêtre pour regarder dehors et bien d’autres comportements encore. Les réactions ouvertes ou psychiques de la mère, dans ses situations, sont essentielles pour orienter l’enfant dans son développement psychomoteur; elles sont à cet effet immédiatement gravées dans la mémoire de l’enfant.

Toute expression psychique de la mère est dans ce stade comprise par le bébé comme un message télépathique, vu qu’il est prouvé que la mère et le petit enfant partagent un lien télépathique postnatal qui prolonge la télépathie dite de sang qui est l’état naturel de communication entre mère et enfant pendant la grossesse.

Ces mémoires primaires restent effectivement gravées dans le psychisme pendant toute notre vie et déterminent comment nous serons conditionnés dans notre approche générale à la vie; car les attitudes parentales emmagasinées en forme de oui ou de non resteront dans notre subconscient.

Le petit enfant, encore en contact télépathique avec ses parents, enregistre les réactions parentales à ses manifestations d’autonomie comme des commandes, et il essaie de se comporter de manière à être en accord avec elles.

De tels messages peuvent signifier ‘Oui, j’approuve ce que tu es et ce que tu montres de toi’ ou bien ‘Non, je désapprouve que tu sois différent et que tu réagisse différemment que moi’ ou, pire, ‘Non, j’aimerais que tu sois comme je veux que tu sois.’

Il est évident que les deux derniers messages, souvent non-verbaux ou rudimentairement verbaux, et quand ils sont répétés, vont inhiber l’enfant dans son développement d’autonomie.

L’amour et l’intelligence

La prolongation de la fusion psychique avec l’enfant par les parents ou les éducateurs au-delà des premiers dix-huit mois que j’ai appelé fusion secondaire, montre un égocentrisme et un narcissisme farouche; il s’agit d’un pouvoir manipulateur et non pas d’amour, de possessivité affective que l’on a l’habitude d’appeler amour dans notre habituelle hypocrisie culturelle. Il est intéressant de noter que le langage populaire parle à cet égard d’amour aveugle; par exemple, en allemand, on dit Affenliebe ce qui montre que même l’esprit laïque juge péjorativement ces relations parasitiques qui piègent l’enfant.

Il est propre à la relation fusionnelle que l’un des partenaires essaie de manipuler l’autre; c’est évidemment pire si cela se passe dans la relation parent-enfant, où c’est le parent, ou un parent, qui gagne, et l’enfant qui perd.

L’amour, en revanche, se fonde sur la liberté affective et n’est pas envisageable sans l’autonomie personnelle des deux partenaires, qu’ils soient liés par des liens de famille ou non.

Les névroses et les psychoses proviennent toutes de problèmes fusionnels. Les symptômes névrotiques sont des signaux de l’âme qui nous rendent attentif au conflit intérieur de la personne souffrante, conflit qui trouve son origine dans la prime enfance. Dans la psychose, le moi se trouve envahi d’énergies qu’il ne peut gérer et qui proviennent du psychisme d’autres personnes; ses énergies peuvent alors menacer le moi dans son intégrité.

Le problème dans ces cas, ce n’est pas qu’il y ait échange d’énergies entre humains, car ceci est bien l’état normal, mais le fait que le sujet psychotique ait un moi défectueux; cela veut dire que la personne est plus ou moins incapable de différencier son énergie propre, des énergies de son entourage humain.

A un degré moins pathologique, beaucoup de gens dans notre culture sont par ailleurs incapables de pouvoir distinguer leur propre énergie de celle des autres. C’est un défaut d’identité, et ce défaut est le résultat inévitable de notre système d’éducation aliénant, du dressage collectif qui est l’ennemi de l’épanouissement de l’enfant originel et unique.

L’amour commence avec soi. Quand nous commençons à respecter davantage notre unique soi, nous apprenons d’abord à nous concentrer sur notre propre énergie, nos propres pensées, nos propres sentiments, nos propres intuitions, nos propres visions de la vie, sans d’abord écouter ceux des autres. C’est ainsi que nous arrivons à apprendre à distinguer notre texture énergétique propre de celle des autres.

Quand je parle ici d’énergie, j’implique l’énergie vitale, la radiation énergétique, subtile de tout corps vivant. Développer un sens de l’observation réceptif à l’émanation énergétique subtile d’un être vivant n’est qu’une question d’exercice. Pour y arriver, il faut simplement se sensibiliser à la perception du flux d’énergie vitale.

Par ailleurs, dans nos rêves nous identifions tous les êtres que nous rencontrons par leur énergie spécifique, énergie ou émanation que nous ressentons intuitivement comme agréable ou désagréable, aimante ou hostile. Souvent nous perdons le souvenir exact du rêve et seul reste un vague sentiment et ce sentiment, quand, le cas échéant, nous dirigeons notre attention vers lui, nous rappelle la personne dont nous avons rêvée.

Ce sentiment n’est autre que la perception de la texture d’énergie propre de la personne rencontrée dans le rêve.

Dans l’état de rêve nous sommes effectivement en possession de capacités psychiques dont nous ignorons pour la plupart l’existence à l’état de veille; ceci en raison du conditionnement négatif vis-à-vis des facultés psychiques, conditionnement typique de notre culture matérialiste, cartésienne et aveugle.

Par l’application des principes d’amour dans notre vie, par l’observation attentive de nos sentiments, de nos pensées, de notre énergie et l’interaction de notre énergie vitale propre avec l’énergie vitale des autres, nous allons développer petit à petit plus d’autonomie, et par là davantage d’identité et d’authenticité.

L’observation attentive du processus total de la vie doit se référer non seulement à notre vie personnelle, mais elle doit aussi englober la vie en tant que telle, dans sa totalité. La vraie spiritualité n’est rien que cette observation holistique de la vie.

Holistique est un adjectif dérivé de holisme — totalité, globalité, qui provient du grec holos, d’où dérive également le terme anglais whole. Effectivement, si cette expression n’était pas très en vogue aujourd’hui, je préférerais le terme holographique.

Elle représente la plus haute forme de conscience et d’évolution humaine. Cette observation ne doit pas seulement porter sur notre conscience de veille, le contenu de notre pensée, mais aussi sur le processus total de notre pensée et l’imagination subconsciente qui est dans un état de mouvance perpétuelle.

Ceci peut se faire en pratique par l’observation attentive de nos rêves ainsi que par des techniques projectives de prise de conscience telles que le Tarot, le I Ching, la géomancie ou autres pratiques divinatoires.

En outre, une attention accrue aux signaux qui nous sont envoyés par la vie, en forme de coïncidences, et donc à la synchronicité devrait se joindre à cette observation du processus total de la vie.

— Des coïncidences sont des événements souvent d’apparence banale de la vie quotidienne, mais qui représentent des messages symboliques que l’univers nous envoie pour nous guider.

Une telle intensité de conscience requiert un considérable investissement d’énergie vitale; c’est cet usage intelligent de l’élan vital qui aboutit à la dissolution de relations fusionnelles et symbiotiques avec la famille, le nid, la matrice, la généalogie, et par ce faire à une intelligence de génie, cosmique.

L’amour est l’usage le plus noble de l’énergie vitale. Il nous éloigne de l’arbre généalogique et nous transporte vers l’arbre de la vie, qui est l’arbre du vrai savoir.

Les amitiés particulières

Chacun de nous qui se souvient de sa propre adolescence et qui observe un peu autour de soi, se rend compte que le phénomène de l’amitié fusionnelle joue un rôle important pendant l’adolescence. Il s’agit, dans ces relations, d’un lien très profond de partage sur tous les plans jusqu’à même la fraternité de sang.

Ce lien est alimenté par une soif de connaissance de l’autre qui reflète la soif de connaissance de soi, ainsi qu’un fervent désir d’interpénétration mutuelle qui peut être idéalisée. Ces relations sont souvent érotisés, ce qui ne veut pourtant pas dire qu’il y ait toujours étreinte sexuelle. Car le vécu sexuel, proprement dit, peut bien être refoulé sans que cela change la nature de la fusion qui est naturellement tout d’abord, fusion des âmes et des sentiments.

L’érotisme peut en effet prendre de multiples formes ou expressions et ne se limite point à l’acte sexuel ou à des caresses génitales. Ceci est d’autant plus vrai que l’amitié particulière typique est pour la plupart une amitié entre membres d’un même sexe; sexualité veut donc dire homosexualité, lesbianisme ou pédérastie et peut ainsi rencontrer, dans certaines cultures, une forte peur du tabou.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le facteur sexuel qui est le plus essentiel dans une amitié particulière, mais la reconnaissance mutuelle du désir, dans une relation de partage enthousiaste et surtout hautement symbiotique.

L’amitié fusionnelle ressemble beaucoup plus à la relation filiale qu’à la passion amoureuse telle qu’elle est typique dans la relation homme-femme. Elle se base avant tout sur la tendresse, c’est-à-dire un état où le désir n’est pas excité, mais reconnu dans le langage, et ainsi calmé et apaisé. L’amitié fusionnelle entre deux garçons, par exemple, qu’il y ait expériences sexuelles ou non, ressemble à la fraternité et est, de fait, l’expression de la recherche, souvent inconsciente, d’un frère aimant ou d’un père tendre et affectueux que l’un des garçons, ou tous les deux, souhaitent avoir. Entre filles, le désir inconscient d’une soeur douce et compréhensive ou d’une mère copine peut être à la base d’une amitié parfaite.

Il y a dans toute fusion secondaire un élément de compensation pour une fusion primaire insatisfaisante ou pour un manque général d’affection et de tendresse dans le proche entourage de la personne, surtout lors de sa petite enfance.

Toute personne capable alors de remplacer le ou les parents insuffisants, de par le potentiel d’attention et de dévotion qu’elle déverse sur l’enfant en manque sera choisie par ce dernier comme partenaire fusionnel. Le sentiment atroce de vide affectif qui tourmente l’enfant privé de fusion primaire s’agrandit pendant l’adolescence, car il y a alors amplification du fait du désir sexuel pleinement développé.

Le résultat peut, suivant les cas, être dramatique, surtout si l’adolescent en recherche de fusion n’en trouve pas, et se fige dans sa désolation.

L’incidence de plus en plus haute de suicide d’adolescents trouve ici sa cause. De même pour les abus de drogues ou les dépendances sexuelles qui peuvent entraîner la prostitution. Au fond d’une quête de sexe effrénée se trouve toujours un vide affectif qui est le résultat d’une confusion entre affectivité et sexualité. Ainsi, l’activité génitale devient compensation pour l’inactivité du coeur et des sentiments.

Cette confusion est en dernière instance le résultat de la privation d’affection infantile, surtout dans la forme de privation du plaisir tactile primal. Le fait de ne pas avoir appris ce que c’est que la tendresse, de ne pas savoir comment cela sent d’être proche d’une personne, de confondre intimité des corps et des âmes dans la tendresse avec l’intimité des corps dans l’union sexuelle et l’extase du désir partagé conduit à une poursuite souvent désespérée d’expériences sexuelles à répétition; l’orgasme sexuel est alors recherché pour faire oublier le vide douloureux d’affection, de la sécurité émotionnelle et de la tendresse partagée et inconditionnelle.

Tout parent adoptif et tout éducateur ouvert connaissent les drames souvent cachés des enfants et des adolescents dites séducteurs. Le tourment de leurs âmes est scrupuleusement voilée derrière la façade de l’enfant espiègle, gai et séducteur, charmant et érotisé qui, parfois, invite carrément l’ami, le parent adoptif ou l’éducateur au jeu sexuel, et qui peut réagir avec agressivité ou méfiance si l’adulte aimé refuse le partage. Fermer la porte à un tel enfant, ou pire le ridiculiser dans sa recherche de tendresse partagée et sexuée va certes le faire régresser et peut même engendrer un handicap social à vie. Donc, l’approche moralisatrice ne va ici qu’aggraver le problème.

Plus l’individuation est développée chez les partenaires, plus l’amitié peut être un vrai partage, et devenir une relation où les limites des corps et des âmes ne se confondent pas. Dans une telle amitié mûre, les deux participants peuvent risquer une véritable intimité, se sentir proche l’un à l’autre sans être collés. Mais certes, entre adolescents, l’amitié fusionnelle est plus fréquente, du moins dans notre culture où l’éducation des enfants ne favorise guère l’individuation de l’enfant et sa prise de conscience d’être unique.

Dans le passé, les amitiés particulières avec tout leur impact d’homosexualité latente et souvent refoulée, furent largement tolérées; et cela même quand l’un des partenaires était adulte et l’autre encore adolescent ou enfant. Surtout dans les classes supérieures de la société, et sans doute dans la société noble, en Europe, en Russie et en partie aussi en Asie, une telle pédérastie pour ainsi dire élégante et sociable était tolérée et parfois même encouragée. On voyait là l’image de rôle positif et idéaliste du garçon plus âgé pour le garçon plus petit, ou de la jeune fille pour la plus petite, ou encore du professeur pour l’élève — mais toujours, bien entendu, entre membres du même sexe.

D’autre part, si le même se passait, par exemple, entre professeur et sa petite élève, on était beaucoup moins tolérant! Et pourquoi? Parce qu’on ne voyait pas l’idéal éducatif avec son image de rôle fonctionnant dans la relation entre une homme adulte et une petite fille, même si l’adulte était l’instructeur de l’enfant. Dans une telle relation, on voyait plutôt un ‘acte sexuel,’ et une dépravation morale, infligés à une enfant.

La différence dans l’argumentation est vraiment intéressante, dans le premier cas, et dans le dernier, car il faut voir que ce système d’idéalisme pédérastique, pour ainsi dire, était tout de même une approche moralisatrice qui favorisait des relations érotiques homosexuelles tout en condamnant le sexe sain et naturel entre filles et garçons. Pourquoi? Je pense qu’il est évident qu’à l’origine de la pédérastie était un idéal d’éducation masculine, adopté des civilisations anciennes où le guerrier, même s’il avait une famille, s’engageait avec des éphèbes dans un but de les instruire à devenir eux aussi des guerriers.

Cette éducation, phallique de caractère, servait à ‘pousser’ l’instinct masculin and phallique des jeunes.

Cela peut aussi être la raison qu’aujourd’hui, dans un temps où la guerre est hautement machiniste et technologique, cet idéal d’éducation masculine a perdu sa signification; voilà la raison pourquoi la pédérastie est aujourd’hui considérée non pas comme éducative, mais comme abusive. Il s’agit simplement d’un changement des valeurs à la base de cette forme d’amour, quoi qu’on en pense dans son for intérieur.

Je ne suis pas aux côtés de ceux et celles qui, dans notre société dite égalitaire, condamnent de telles pratiques. Notre société est plus animalière, brutale et ignorante que toutes les cultures vraies et émotionnellement intelligentes qui l’ont précédés, et elle n’a aucun droit de pointer le doigt sur les coutumes de la culture aristocratique de jadis dont elle ne comprend strictement rien.

Mais d’autre part, si j’avais le choix d’opter pour l’un et l’autre modèle, je choisirais la libre sexualité de l’enfant avec l’enfant, pour commencer, et donnerais ensuite aux enfants le droit de libre choix qui inclut le choix des partenaires adultes.

D’autre part, l’argument des organisations pédophiles qui régulièrement commencent la discussion avec la ‘libération du pédophile’ ou de ‘la pédophilie,’ est circulaire. Car il ne peut y avoir satisfaction du désir pédophile dans la loi s’il est octroyé ou infligé à l’enfant.

Donc, la seule approche qui pourrait être embrassée par une société future serait celle qui libère l’enfant dans son désir, et non pas ‘le pédophile’ dans son désir.

Il est d’ailleurs probable qu’une société qui donne à l’enfant le libre choix de ses partenaires de jeu érotique, acceptera la possibilité que l’enfant choisisse, si jamais, des partenaires adultes, même si cela restera peut-être une exception de la règle.

Il est donc peu probable qu’une société qui reconnait l’enfant dans son désir, va persécuter ceux et celles qui, choisis par l’enfant comme partenaire de jeu sexuel, y consentent et s’engagent avec un enfant, dans une relation de couple, de court terme, ou de longue durée. Il n’y a donc pas besoin d’une libération des adultes qui se sentent pédophiles dans leur désir, tout au plus que, quoi qu’on en pense, la pédophilie restera le choix érotique, volontaire ou involontaire, d’une minorité.

Si donc exceptionnellement un enfant choisit un adulte pour une relation intime et érotique, cela se justifie par la libre préférence amoureuse de l’enfant, et non pas par un besoin de l’adulte de satisfaire un désir qui se porte sur l’enfant.

Je suis bien conscient que pour les détracteurs des relations libres entre adultes et enfants, tout cela est la même soupe, mais il n’est en réalité pas ainsi. Il s’agit de logiques bien différentes d’être en faveur d’une enfance libre, d’une part, ou en faveur d’une totale libération des moeurs, de l’autre.

Je sais que les moralistes et les conservateurs politiques ne voient que le dernier argument, car toute libération est pour ces gens une dépravation; mais il n’en est pas ainsi si l’on se refuse au regard moralisateur, et prend une approche fonctionnelle et ouverte à la vie et à l’amour.

Je ne peux voir acte criminel dans la pratique d’une relation amoureuse seul du fait que l’un des deux partenaires est plus âgé que l’autre, ou vice versa, que l’autre est moins âgé. Il ne s’agit pas pour ainsi dire de détournement d’enfant dans la plupart de ces relations, mais de détournement de vérité; car la façon dont on parle de ces relations dans notre société est simplement fausse, erronée, ignorante, et plein d’effroi et de violence.

Aujourd’hui, les réactions à ce sujet ne sont plus différenciées que jadis. En général, il est vrai que les adultes qui ont vécu positivement et avec plaisir leurs propres amitiés particulières sont tolérant et respectueux quand ils voient que ça se répète, de la même façon, dans la vie de leurs enfants ou élèves. Par contre, sont persécuteurs ceux qui ont refoulés ces désirs et qui donc sont figés dans l’angoisse, ou bien qui ont fait de mauvaises expériences amoureuses dans l’enfance ou dans l’adolescence, ou encore, ce qui est le pire, qui n’ont fait aucune expérience érotique dans tout le cours de leur jeune âge.

Il importe de noter que l’amitié particulière ne renforce pas les désirs fusionnels, mais, au contraire, aide à les transformer en désirs adultes; elle aide donc à dissoudre les désirs fusionnels. Un tel amour provoque une sorte de régression mutuelle vers l’enfance; c’est un événement souvent vécu comme un immense rafraîchissement de la vie, un rajeunissement. C’est dans cette régression que le désir se transforme et mûrit et que l’individuation progresse à grands pas. C’est donc, en d’autres termes, une sorte de thérapie.

Il est dès lors déraisonnable de vouloir empêcher, voire punir les amitiés particulières. Ce qui se passe souvent, c’est qu’un parent jaloux parce que possessivement lié à son enfant, tend à rendre impossible à ce dernier de sortir du cocon dans lequel le parent l’emprisonne.

Mais interdire à l’enfant l’amour est un meurtre affectif. Et pourtant c’est ce que beaucoup de parents font, qu’ils l’admettent ou non. Le résultat c’est des enfants estropiés affectivement, incapables de s’investir dans l’amour, dans une relation amoureuse saine et heureuse, et non pas destructrice et sacrificielle. Cela donne plus tard une foule de patients des cabinets psychiatriques et psychanalytiques, mais non pas des adultes sains, équilibrés et heureux.

L’élément de sacrifice, l’amour masochiste, est toujours créé par des parents hyper-possessifs qui assassinent dans leurs enfants l’amour pour toute autre personne qu’eux. Cela aboutit à un prototype de méthode d’éducation, compte tenu de la persécution générale brutale de toute forme d’amour intergénérationnel au sein de la culture postmoderne occidentale. Les conséquences entraînées par ce type d’éducation, à la longue, c’est une misère affective globale et l’émergence de nouveaux régimes politiques fascistes et manipulateurs.

Le chemin, souvent tortueux, de l’enfant vers l’individuation n’est certes pas un processus exclusif à l’enfance, car il se prolonge dans la vie adulte. Mais il doit débuter dans l’enfance, si l’on veut éviter des problèmes fusionnels ultérieurs.

Ce sont ces problèmes là, diagnostiqués comme névrose plus ou moins grave ou comme schizophrénie qui amènent ces adultes plus tard chez le psychiatre ou le psychanalyste. Ce dernier, malheureusement, ne fait souvent qu’aggraver la maladie émotionnelle primale en greffant sur le patient un système de pensée en forme de théorie psychanalytique, psychologique ou psychiatrique qui l’encastre encore davantage au lieu de le libérer.

Il n’y a rien de plus libérateur que l’amour véritable. Mais le chemin qui y mène doit passer par des terrains souvent impurs, non réglementés, et par la borderline grise de la société; c’est un chemin qui va toujours aboutir à l’intérieur, pour trouver dans l’analyse ou sous l’hypnose la vérité choquante d’une sensibilité sexuelle abrutie voire complètement rasée à cause des interdictions autoritaires, ou bien des traumatismes précoces qui résultent d’abus soufferts, des frustrations profondes, des humiliations, ou encore des doutes destructeurs quant à l’existence de l’amour en général.

La société ancienne connaissait encore un certain nomadisme enfantin par lequel l’enfant, même de classe bourgeoise, pouvait vivre des expériences qui n’étaient autrement pas permises parce que dangereuses.

Hélas, si l’on interdit cette liberté de l’enfant devant l’inconnu par une éducation surprotectrice, on ne doit pas s’étonner que l’énergie vitale se pervertisse, rétrograde et prenne un chemin à côté de la vie.

Et c’est un chemin bordé, bien entendu, de violence et de maladies qui, tel que le cancer, sont les résultats de la violence que nous nous faisons à nous-mêmes en sacrifiant nos désirs les plus chers, nos rêves les plus fous, nos fantasmes les plus pervers mais aussi les plus créateurs et nos ambitions les plus investies par le charisme de notre âme.

La façon la plus sûre et la plus naturelle de libérer les enfants de ce cocon est de leur permettre l’amour, non seulement en fantasme mais aussi en leur permettant de le vivre physiquement en dehors de la famille nucléaire.

Hélas, de nos jours, la société occidentale postmoderne n’a très peu de compréhension à ce problème complexe. Je n’y peux rien, c’est n’est pas de ma faute que nous avons entré, au cours des années 80, et sous la domination de l’américanisme mondial, un nouveau Moyen-Âge, avec des bûchers, des brulements de sorcières, des persécutions, des listes noires, et une propagande de dimensions gigantesques qui vise à déclarer perversité tout amour entre des personnes qui appartiennent à des groupes d’âge différents.

La démonisation de l’amour dit pédophile a pris des contours qui franchissent notre hygiène mentale collective; en fait, on peut parler bel et bien d’une hystérie de masse.

Ce n’est pas seulement l’amour adulte-enfant proprement dit qui est démonisé et déclaré crime et tabou, mais aussi l’amour adolescent-enfant, voire l’amour entre enfants du même âge.

Les lois de la protection de l’enfant, aux Etats-Unis, vont aussi loin de punir des enfants pour des échanges sexuels naturels par ruiner leurs carrières, en les enregistrant en tant que délinquants sexuels, dans des registres publiques. Ces registres sont tout au plus accessibles au public par l’Internet, et vont donc directement inciter à la justice ‘du couteau,’ telle qu’elle était coutume dans des sociétés archaïques patriarcales.

Ce n’est pas ici le lieu de faire une psychanalyse de ce phénomène que j’ai d’ailleurs publiée ailleurs, mais il m’importe de donner une vision simple et réaliste, d’une telle relation, bien que l’histoire soit inventée.

J’ai fait des recherches sur la violence à l’endroit de l’enfant depuis plus de vingt ans, et je sais à distinguer l’abus de l’amour, tandis que nos lois et nos média se trouvent dans une confusion presque totale entre abus violent, d’une part, et l’amour partagé et consenti, de l’autre.

Tout trouve son origine dans la pensée, y inclus tout préjugé, et toute condamnation des désirs naturels, tout moralisme. Il est logique que l’amour projeté dès l’enfance en dehors de la famille, conduise ensuite la personne en dehors de cette famille, et dans le monde.

Or, un esprit inconsciemment incestueux et borné tel qu’il est typique dans notre système social rétrograde et à tendance doctrinaire, fasciste et anti-vie tente d’empêcher l’amour par une fausse morale, et essaie de l’encastrer dans un lit de Procuste de chasteté hypocrite qui favorise la séduction de l’enfant par un parent ou un ami ‘de famille,’ dans une ambiance familiale ambiguë où le désir n’est jamais dit ou décodé par le langage.

Le désir sexuel qui ne peut s’exprimer par le langage ne peut se développer de façon saine et vraie; le non-dit le rend mensonger et par là même facilement abusif. Si, à ce niveau, les parents n’ont pas pu exprimer, en parole, par manque de conscience émosexuelle, les enfants n’arriveront pas non plus à l’exprimer.

C’est là où le cercle vicieux de l’abus sexuel intrafamilial de l’enfant prend son origine. Par contre, les amitiés particulières sont des portes sur le monde pour tous ceux qui vivent le malheur d’une cellule familiale trop nucléaire, trop peu grande famille, trop repliée sur elle-même, trop escargot, trop piégeante et trop incestueuse.

L’amour qui franchit le terrain de la deuxième fusion se libère des chaînes piégeantes incestueuses et se rapproche de l’amour oblatif, adulte et libérateur.

La fusion collective

Toute l’histoire humaine, observée sous sa dynamique évolutive, se caractérise par le souci de créer, pour l’individu, une liberté autonome au sein du collectif, liberté considérée soit comme lui appartenant de droit naturel, soit comme un don que lui attribue le collectif.

De cette recherche de liberté extérieure proviennent les différentes formes de démocratie que nous connaissons.

— Le terme démocratie vient du grec ancien: demos, grec.: le peuple; kratein, grec.: régner.

Quand tout le monde est seigneur, on peut se demander qui sera serviteur?

La question est de nos jours prise comme une provocation, mais l’étymologie du mot démocratie ne permet pas de comprendre si le règne du peuple englobe aussi la liberté du peuple. L’un semble aller avec l’autre, mais ce n’est pas aussi évident que cela. L’histoire des révolutions politiques et sociales a montré que le règne du peuple se transforme malheureusement presque toujours en tyrannie du peuple, ce qui aboutit à moins de liberté individuelle. C’est une situation que l’on a pu constater après toutes les révolutions et pas seulement après les bouleversements communistes.

Mais, là aussi, ce n’était pas le peuple qui détenait le pouvoir, mais une minorité privilégiée à outrance, une oligarchie qui s’appropriait exactement les mêmes privilèges que détenait auparavant la classe sociale combattue par cette minorité dite révolutionnaire. En fait, la seule différence entre les anciens et les nouveaux ploutocrates est que ces derniers justifient leurs injustices au nom du peuple, tandis que les premiers agissaient au nom d’un idéal monarchique ou élitiste pour arriver à leurs fins.

La liberté est avant tout un état intérieur. C’est la libération de l’attachement aux formes externes, aux choses et aux êtres, une libération de tout ce qui nous empêche de vivre une vie d’amour, de joie et d’accomplissements. Un serviteur peut bien être plus libre que son seigneur et un royaume peut conférer à ses vassaux davantage de libertés qu’une démocratie corrompue.

Dès que nous sommes libre des formes de pensée contemporaines, dès que nous ne mesurons plus la liberté par le salaire mensuel, le nombre de jours de vacances, le nombre de partenaires sexuels à consommer ou d’autres facteurs extérieurs, nous comprenons que c’est nous-mêmes qui sommes les créateurs de notre univers, de notre liberté, d’abord intérieure, et puis extérieure.

La liberté extérieure s’acquiert dès lors au fur et à mesure que nous sommes capables d’extérioriser notre liberté intérieure dans le vécu quotidien, et donc dans le monde.

Sans liberté intérieure, il n’y a point de liberté extérieure. Sans un coeur ouvert à la vie, il n’y a pas de vie. Certes, la forme et la structure de la vie collective des hommes peuvent favoriser ou défavoriser l’expression de la liberté individuelle à une certaine époque.

Il est donc en principe juste de parler de liberté collective, mais nous devons nous rendre compte que la liberté collective n’est rien d’autre que la liberté individuelle du plus grand nombre d’individus. Sans la liberté individuelle, intérieure et extérieure, de ceux qui forment le collectif, le collectif lui-même ne peut posséder de liberté. Autrement dit, la liberté collective est une fonction de la liberté individuelle de tous ceux qui appartiennent à ce collectif. Ou encore, un collectif ne peut conférer la liberté collective que dans la mesure où la base socioculturelle et philosophique de la culture dans son incarnation politique et constitutionnelle permet aux individus de réaliser leur liberté individuelle.

Si cette base spirituelle ou philosophique dans le collectif qui permet aux hommes d’atteindre connaissance de soi et une vie conforme aux lois naturelles de la vie et du cosmos, fait défaut, la forme sociopolitique du collectif souffre également de ce manque et se trouve pour ainsi dire imprégnée de cette ignorance fondamentale. Dans un tel collectif, quelque soit son système politique, règnent les ténèbres au lieu de la lumière, l’ignorance au lieu de la sagesse et la tyrannie au lieu de la liberté.

Il est symptomatique que de telles formes collectives de non-liberté ont tendance à faire fusionner leurs subordonnés au collectif, au lieu d’entrer avec eux dans un dialogue coopératif. La coopération requiert une certaine individuation des deux unités qui veulent coopérer. Elle exige une certaine distance qui est impossible là où règne la fusion, la confusion sur l’identité, le mélange des responsabilités, voire le détournement de la responsabilité personnelle par une obéissance aveugle qui est forcé sur l’individu par l’intermédiaire d’une hiérarchie totale.

La liberté collective est possible seulement là où la culture permet à l’individu de trouver un sens à sa vie, non seulement à sa vie individuelle, mais à une forme de collaboration visant à un tout plus grand, aboutissant à une contribution individuelle satisfaisante au collectif. En réalité, cette collaboration avec le collectif, cette promesse de liberté collective se trouve bel et bien conditionnée par la demande, de la part du collectif adressée à l’individu, de sacrifier sa liberté individuelle pour la bonne cause. C’est souvent une non-liberté, bien emballée dans la fine toile de promesses séductrices de liberté et de bienêtre.

De telles idéologies, qu’elles soient de nature religieuse ou de nature politique, se sont toujours arrogées le droit de guider l’individu à sa mission au lieu d’inviter l’individu à réaliser sa mission au sein de l’organisme, et en pleine collaboration avec celui-ci. Nous trouvons là, au niveau collectif, tout ce que nous avons découvert dans l’observation des relations fusionnelles individuelles, c’est-à-dire l’ignorance sur l’identité de soi, la confusion, l’absence de liberté, la manipulation — et surtout l’illusion d’un état paradisiaque, figuré ici sous forme d’idéal politique ou religieux, d’utopie ou d’aspiration collective.

Cette illusion est ressentie dans la relation fusionnelle individuelle comme un vague mal de paradis, une quête désespérée de liaison forte et absolu avec l’autre, de fusion avec l’autre et de sentiments similaires qui empêchent l’épanouissement de l’autonomie.

Au plan collectif nous rencontrons les vagues nationalistes du subconscient collectif, les aspirations sentimentales à ‘l’Unité de la Nation’, les rêves dangereux de ‘Blut und Boden’ (sang et terre), les appels collectifs à un ‘Führer,’ parce qu’il y a là une dissolution de responsabilité individuelle et sa compensation par une direction octroyée voulue et recherchée, soit parce que l’on se sent incapable de maîtriser sa vie, soit parce qu’on a abandonné ou jamais appris à se donner une direction.

Je peux donc résumer le fait que la fusion collective est aussi dangereuse que la fusion individuelle. Elle joue sur l’arsenal sentimental, sur l’irrationnel, sur la solitude des êtres qui n’ont jamais appris d’être seuls.

Ne peut être seul que celui et celle qui se sont individués et individualisés des autres et qui se sont par la suite formés ses propres opinions politiques et sociales, ses approches du monde, et de la vie terrestre.

Enfin libérés du piège oedipien, du piège de la matrice ‘prolongée,’ nous sommes capables de détourner le piège de la matrice collective lorsqu’il se manifeste dans la forme d’un système politique maternant et infantilisant, qu’il soit de type fasciste ou communiste ou de tout autre type encore.

Aucune révolution sociale ou politique ne peut rendre responsable une foule d’êtres piégés et rendus irresponsables par une éducation fusionnante qui nie l’individu, sa créativité et son originalité individuelles.

Seule, comme l’a dit Krishnamurti, une révolution psychologique, une révolution de la pensée, à l’intérieur de l’homme, un changement de la conscience, comme l’a exprimé Aurobindo, peut y apporter solution et remède. Une telle révolution, un tel changement de conscience nécessite une prise de conscience: celle de tous les aspects, de toutes les implications, de toutes les conséquences de la fusion tant individuelle que collective.

Relations sans fusion

Le sens de toute thérapie est de libérer le sujet de la fusion avec sa matrice dans laquelle il restait piégée. Cette vérité n’a pas été ‘découverte’ par la psychanalyse; c’est du bon sens. En fait, dans toutes les cultures tribales les rites initiatiques ont exactement pour tâche d’aider le jeune à se libérer du lien ombilical symbolique qui le relie à la matrice, pour le conduire vers la vie et à sa vocation individuelle dans la culture.

La fusion est aliénante dans la mesure qu’elle accouple un individu à un autre, ce qui a pour résultat que la liberté de développement de l’individu est gravement entravée. Considérer que ce problème s’explique exclusivement par la science psychanalytique veut dire négliger sa dimension spirituelle.

Cette dimension spirituelle doit dès lors être reconnue soit au sein de la psychanalyse, soit en dehors. La psychanalyse décrit le développement sexuel de l’enfant comme chemin libérateur de la matrice, lancé par la première identification dite homosexuelle avec le parent du même sexe, pour passer par la deuxième identification, hétérosexuelle, avec le parent du sexe opposé, durant la phase oedipienne.

Les phases du développement psychosexuel seront répétées dans l’adolescence d’une certaine façon, psychiquement, pour dissoudre des restes fusionnels.

Or, dans nos cultures, où l’adolescence est devenue une sorte de prolongation infantilisante de l’enfance, cet important processus psychique de déconnection, souvent accompagné par l’air androgyne et sexuellement provocateur de l’adolescent, est gravement entravé sinon complètement inhibé par les normes sociales et le conditionnement castrateur que la société postindustrielle moderne inflige à l’adolescent.

L’identité ne peut se construire que par l’intégration. L’intégration, à son tour, est le fruit d’une observation et d’une acceptation totales des processus psychiques en cause. Elle aboutit toujours à un élargissement de la conscience. L’angoisse de devoir abandonner le traditionnel, de questionner voire de détruire les structures de pensée habituelles, conduit souvent à des réactions de défense qui empêchent l’intégration.

Par rapport à l’intégration de la matrice, et donc de l’archétype maternel dans la psyché masculine, ce que Jung a appelé l’intégration de l’anima, le machisme et la surévaluation sociale du principe masculin (ratio, linéarité, technologie, combativité, efficacité) sont des réactions de défense qui résultent de l’angoisse de la matrice. Historiquement, cette angoisse et toute la folie qui en est le fruit est représentée par la persécution des sorcières de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la fin de la Renaissance. Elle se trouve également dans la mythologie, dans les images féminines négatives telle que Lilith ou Kali.

Cette angoisse est véritablement une peur de la vie même, car n’est-ce pas la matrice, le féminin qui porte la vie et l’offre au monde, et au masculin? Une telle peur est une forme d’élan vital rétrogradé.

Wilhelm Reich parlait d’orgone négatif. Toute thérapie a donc pour but de repolariser cette énergie vitale rétrogradée, cette énergie yin déformée, en force vitale positive et ainsi de retransformer les émotions à polarité négative en émotions vitales, aimantes. Toute thérapie est dès lors une sorte d’alchimie intérieure.

Il existe beaucoup de techniques, mais le sens de la thérapie, de la guérison, est toujours de faire retrouver au patient son unité primale, son centre à partir duquel il se guérit lui-même par se faire guérir par l’énergie vitale en lui. Il faut le faire participer à nouveau à son originalité et à sa force à lui. Dans ce sens, les religions, elles aussi offrent des thérapies.

L’évangile dans son interprétation pure qui se base seule sur la foi est l’une des méthodes les plus puissantes de guérison qui existent et Jésus de Nazareth était peut-être le guérisseur le plus grand et le plus génial de tous les temps.

Françoise Dolto (1908–1988), dans son livre L’évangile au risque de la psychanalyse (1980) a montré comment l’eau de la vie que Jésus promit à tous ceux qui croient en la force divine omniprésente, les lave de tous les restes fusionnels aliénants qui, en tant que pulsions de mort, les accrochent à la matrice, à l’état de stagnation, pour que cette énergie figée se redirige à nouveau vers le flux d’énergie universelle et se repolarise complètement.

Il n’y a aucune contradiction entre la théorie psychanalytique et les vérités spirituelles, tant que ces dernières ne renient pas la nature désirante de l’homme-esprit incarné(e). En effet, les religions mettent à notre disposition des systèmes de projection pour nos processus intérieurs qui peuvent nous servir à la représentation symbolique des vérités de la foi et nous soutiennent dans notre alchimie métaphorique intérieure de transformation.

Les religions sont donc des systèmes intégrés et intégrateurs, soucieux de faire retrouver à l’homme l’unité primordiale de la vie. De la même manière, les pratiques dites occultes telles que le Tarot ou autres, ont été conçues pour faciliter la prise de conscience et l’intégration du contenu subconscient de la pensée afin de nous conduire à un niveau de conscience élevé, intégratif ou holistique.

Cette intégration de ce qui est caché (occulte) dans notre psyché, la prise de conscience des facteurs karmiques ou conditionnants dans notre chemin de vie, aboutit à une conscience totale de l’Unité-Corps-Esprit qui réside au-delà du seul savoir spirituel ou corporel.

On pourrait appeler cet état de conscience ‘fusion avec l’unique soi.’ C’est la véritable individuation, le fruit de l’unité qui reconnaît comme bon et parfait et l’intemporalité de l’esprit dans son absolu, et la relativité de l’incarnation.

L’archétype certes le plus parfait de cette synthèse est le Christ lui-même qui, incarné par Jésus de Nazareth, a non seulement révolutionné et transformé la religion judaïque de l’époque, mais aussi la conscience totale du monde, jusqu’à nos jours.

Alice Bailey nous a montré dans ses écrits ésotériques que l’archétype du Christ représente le principe de l’unité, de l’intégration et de l’harmonisation des opposés dans notre esprit.

Liberté et autonomie

La paix intérieure est impossible à réaliser sans la liberté intérieure. La liberté intérieure, à son plus haut niveau, est la réalisation du soi, l’état d’être un avec le soi. L’absence de liberté intérieure, en revanche, à son plus haut degré, est la soumission inconditionnelle à un système politique ou spirituel qui s’arroge le droit de contrôle absolu des individus qu’il domine.

Un tel système peut apparaître dans la forme d’une religion d’état, secte, système politique fasciste ou encore dans la personne d’un gourou fanatique. Il peut aussi venir de notre propre subconscient, en forme d’un archétype dominateur qui se superpose au psychisme.

En tout cas il est vrai que rien dans la vie ne nous tombe dessus. Cela veut dire que la liberté extérieure ne peut s’acquérir sans la liberté intérieure. La liberté intérieure prend son début dans la découverte de notre désir profond, de ce que nous désirons véritablement faire de notre vie, de ce que, au fond de notre coeur, nous considérons comme notre vocation.

Cette prise de conscience est à son tour le début de la vraie connaissance de soi; elle est la première porte qui s’ouvre sur un vaste terrain à découvrir, et c’est en même temps la porte principale qui nous fait sortir du labyrinthe éternel de l’ignorance humaine et de l’aliénation de soi.

Tant que nous ne savons pas qui nous sommes, nous nous laissons imprégner de l’êtreté des autres. Une telle aliénation mène, surtout au niveau spirituel, à la dépossession plus ou moins totale de notre propre potentiel de lumière, de richesse intérieure et d’abondance.

La connaissance de soi nous ouvre notre propre trésor de vérité et de lumière, bien que, chez la plupart d’entre nous, ce trésor est bien caché et bien protégé, entassé, voire enterré.

La connaissance de soi est un processus de découverte de soi, une vraie quête du Graal; c’est un voyage dans les tréfonds de notre coeur, dans les secrets de notre êtreté individuelle et dans notre karma qui n’est touchée par aucune religion de groupe ou de masse, par aucun système de pensée.

Cette êtreté se situe au-delà du temps et de l’espace. C’est par ce chemin que nous trouvons notre dharma, notre mission de vie.

Dharma et karma sont les deux faces d’une même médaille; ils ne peuvent être séparées, la première représentant la vérité essentielle d’être (le dharma du feu, c’est de brûler), et la seconde les effets, dans la vie d’un individu ou d’une collectivité, de causes qui peuvent être de l’ordre d’un passé soit collectif, soit individuel ou de vies antérieures.

La vérité qui se veut absolue dans des systèmes collectifs, est toujours une vérité individuelle collectivisée, une vérité qui n’est en réalité valable que pour une personne.

La connaissance de soi a pour fruit l’éveil à la relativité de la vérité et à l’incapacité humaine de connaître une vérité absolue. Cette limitation de tout savoir humain est inhérente à la condition humaine et rend tout savoir que l’homme croît objectif et abstrait, subjectif et concret.

La paix intérieure est le fruit non seulement de la perception, de la redécouverte de notre vérité individuelle, mais elle demande aussi confiance en soi et action juste pour défendre et protéger notre vérité dans les rapports avec le monde. Or, jusqu’où peut-on aller dans cette défense?

Un réalisé, c’est-à-dire un individu qui a trouvé sa vérité intérieure, ne greffera pas sa vérité sur les autres ou sur un collectif. Toute sorte de prosélytisme est en réalité le résultat d’une fausse religiosité et l’expression d’une profonde insécurité personnelle et spirituelle.

Le besoin de faire du prosélytisme est plutôt le signe d’une projection de doutes, d’insécurité et d’impuissance sur les autres. Il est la proverbiale poutre dans nos yeux. Un réalisé préférera ne jamais parler de sa vérité que d’essayer d’y convertir d’autres. Celui qui a parcouru le chemin difficile de sa propre quête de soi sait qu’il est impossible de se faire partisan d’une spiritualité autre que celle qui découle du propre soi. Il vivra donc sa vérité de façon simple et naturelle.

Il semble évident que beaucoup de cultures ou sociétés ont eu, et ont toujours, une grande méfiance vis-à-vis de la réalisation personnelle par la connaissance et la réalisation de soi. La conséquence est triste: presque partout dans le monde on trouve l’endoctrinement des masses avec des idéaux sectaires ou des idéologies politiques ou religieux, éducation de masse, religion de masse, manipulation des masses, folie des masses — avec toutes les conséquences néfastes que cela entraîne pour la liberté de l’individu, liberté qui lui est due de par son droit naturel.

La paix intérieure ne peut se réaliser que si, pour ainsi dire, la fusion extérieure a été remplacée par la fusion intérieure, si la fusion avec d’autres a pris fin et a été remplacée par la fusion avec le soi. C’est dans ce cas que nous sommes devenus de vrais individus, des êtres entiers, indivisibles et sain(t)s.

Dans ce sens, le problème de la fusion revête une importance immédiate pour la question du comment atteindre la paix intérieure. Chaque religion promet la paix intérieure à ses croyants. L’idée fondamentale est partout la même. Dans le Bouddhisme, la paix intérieure est censée de s’installer après la méditation quotidienne, dans le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme après la prière, étant considérée conséquence miraculeuse de la foi. En réalité, seul le langage est différent.

Notre langage moderne est psychologique, tandis que les textes religieux des différentes religions datent d’une époque si lointaine que leur langage est soit dur et moralisateur, soit très vague, poétique et mythologique, soit encore extrêmement simple et imagé, mais dans tous les cas difficile à intégrer dans la pensée de l’homme moderne.

Dans ce contexte, il serait certes erroné de penser que les religions n’aient pas tenu compte de la psychologie de l’homme. En fait, la psychologie des dogmes religieux s’inspire fortement d’un idéal humain, d’une image concrètement élaborée qui est celle de l’homme ‘paisible.’

Ainsi, l’homme idéal, avec son comportement idéal devient dogme, image du héros, image figée, posée en opposition à l’homme réel, impur et bas. C’est pourquoi, l’image, l’idéal, le dogme se distinguent du réel, de la vie, et deviennent images mortes.

C’est ainsi que l’image idéale, le dogme, entre en conflit avec Adam, l’homme charnel, non-idéal et terrestre. Où est l’issue de ce conflit, où mène-t-il? Au lieu de chercher une réponse à cette question millénaire, regardons ce que les religions entendent par cet amour de Dieu, cet amour spirituel de l’homme, ce désir de spiritualité qui est plus fort que tout autre désir et qui, en vérité, se cache aussi derrière le désir sexuel qui est dans son ultime sens le désir d’union spirituelle fusionnelle.

Dans tous les textes sacrés des différentes religions l’amour spirituel est décrit comme étant libérateur et fortement antifusionnel sur le plan humain et charnel, mais au contraire favorable à la fusion avec l’ordre divin, sublime, et invisible. L’Islam, par exemple, demande du croyant de valoriser Dieu toujours en premier lieu, et de faire régner dans sa vie l’amour de Dieu avant de valoriser toute autre forme d’amour tel que l’amour pour l’époux ou l’épouse, l’amour pour les parents, l’amour pour les enfants, l’amour amical.

Cela veut dire que pour le musulman qui est sérieux dans sa foi, l’autonomie dans cette foi prend une place supérieure à toutes les obligations qui découlent des relations familiales ou sociales, ou autrement humaines.

Dans le Christianisme, le message est exactement le même et peut-être encore plus clair, car les allusions du Christ à ce sujet sont sans ambiguïté et semblent être encore aujourd’hui révolutionnaires. Et le Bouddha, lui aussi, quitta sa famille, sa femme et son enfant, pour poursuivre sa quête spirituelle qui aboutit à son illumination et au sentier octuple.

Ces réflexions nous ramènent à la signification de l’autonomie. Si vous êtes familier avec les principes de la numérologie vous savez qu’il est vrai ce que les anciens dirent, à savoir que nomen est omen, dans le sens que dans notre nom est inscrit notre destin.

Et tout initié confirmera en outre que nous apportons nos noms de l’au-delà, pour l’incarnation à venir. Si nous appliquons cette vérité à notre recherche du sens de ce que nous entendons par autonomie, nous devons constater qu’est autonome celui qui a un destin à lui. Qu’est-ce que cela veut dire? Eh bien, celui qui a un destin à lui l’a pour lui-même, pour lui tout seul. Il ne le partage pas avec un autre: il est rendu unique par le fait qu’il a son destin à lui.

Avec l’autonomie nous associons la liberté de décision, la liberté de la volonté, la liberté de la parole et de l’expression artistique, la liberté de choisir le partenaire, la liberté d’avoir sa propre façon de vivre, le droit à l’autodétermination, et encore la liberté de choisir sa profession et sa religion, et donc grosso modo tout le trésor de libertés fondamentales telles qu’elles sont à la base d’une constitution démocratique moderne.

Mais sur un plan plus fondamental encore, l’autonomie représente une qualité psychique de la liberté, raison pour laquelle on parle de liberté intérieure. Dans la lumière des travaux de Carl Jung, particulièrement ses écrits sur les relations du conscient et de l’inconscient, il est certes vrai d’englober dans le cadre de la liberté intérieure l’intégration des contenus subconscients de la conscience et particulièrement de l’anima (animus) dans le moi conscient.

L’autonomie est dès lors un état de liberté intérieure qui se caractérise par l’intégration de ce qui n’est pas conscient, dans la conscience de veille, la coupure de la fusion matricielle psychique et l’incarnation de la vie dans le présent en tant que victoire sur les projections illusoires du passé et du futur.

Au niveau extérieur, l’autonomie représente le pouvoir d’autodétermination dans tous les domaines de la vie, et au sein des relations avec autrui. Mais de toutes ces caractéristiques, celle qui prime, c’est l’individuation vraie d’un être autonome qui suit le destin que lui impose son nom.

L’autonomie dans la foi ou basée sur notre philosophie de vie, notre propre vérité n’est alors pas un état séparateur ou une attitude qui rejette, fragmente et isole. C’est plutôt la vision de notre vocation qui nous permet de vibrer dans notre continuum créateur, pour ainsi dire, tout en étant parfaitement conscient que notre vérité n’est qu’un point infinitésimal dans l’ordre de la conscience cosmique.

Il ne s’agit donc pas de prendre pour absolue notre philosophie, notre foi, notre approche spirituelle ou notre style de vie, car ce serait un comportement fusionnel négatif, c’est-à-dire la défense désespérée de tendances fusionnelles par une intellectualité et une individualité extrêmes.

Il est par ailleurs fort possible que la violence brutale, tel que des meurtres de membres de famille, époux ou enfants, ou la violence politique dans les révolutions sanguinaires, coups d’état ou actes de terrorisme aient leurs origines dans une rage hyper-fusionnelle négative et inconsciente. En effet, une recherche psychanalytique, dans les années ‘70, sur quelques-uns des membres incarcérés du gang terroriste Bader-Meinhof en Allemagne a bien montré à quel point cette hypothèse est fondée.

Un monde plus libéral, plus tolérant et plus paisible se crée au fur et à mesure de l’individuation harmonieuse de plus en plus d’êtres humains, qui ont atteint leur liberté tout en respectant celle des autres.

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